Il n'y avait qu'une heure de mélancolie inévitable, c'était quand la prière du soir venait d'être dite, quand les signes de croix des Bretons venaient de finir et que le soleil était couché; à cette heure-là, assurément, beaucoup d'entre eux songeaient au pays.

Même dans ces régions d'admirable lumière, il y a toujours cette heure indécise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait à cet instant-là des têtes de matelots se tourner involontairement vers cette dernière bande de lumière qui persistait du côté du couchant, très bas, à toucher la ligne des eaux.

Une bande nuancée toujours: sur l'horizon, c'était d'abord du rouge sombre, un peu d'orangé au-dessus, un peu de vert pâle, une traînée de phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris éteints, avec les nuances d'ombre et d'obscurité. De derniers reflets d'un jaune triste restaient sur la mer, qui luisait encore çà et là avant de prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour, jeté sur les profondeurs désertes, avait quelque chose d'un peu sinistre, et on s'inquiétait malgré soi de l'immensité des eaux. C'était l'heure des révoltes intimes et des serrements de cœur. C'était l'heure où les matelots avaient la notion vague que leur vie était étrange et contre nature, où ils songeaient à leur jeunesse séquestrée et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux, entourée d'un charme alanguissant, d'une douceur délicieuse. Ou bien ils faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le rêve de quelque fête insensée de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'étourdir, la prochaine fois qu'on les déchaînerait à terre....

Mais, après, venait la vraie nuit, tiède, pleine d'étoiles, et l'impression passagère était oubliée; les matelots venaient tous s'asseoir ou s'étendre à l'avant du navire et commençaient à chanter.

Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons très jolies, dont les refrains se reprenaient en chœur. Les voix étaient belles et vibrantes dans les silences sonores de ces nuits.

Il y avait aussi un vieux maître qui contait toujours à un petit cercle attentif d'interminables histoires; c'étaient des aventures très certainement arrivées autrefois à de beaux gabiers, que des princesses amoureuses avaient emmenés dans des châteaux.

Il courait toujours, le Primauguet, traçant derrière lui, dans l'obscurité, une vague traînée blanche qui s'effaçait à mesure, comme une queue de météore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de goéland, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout à coup découper, en ombres chinoises, des pointes et des échancrures de chauve-souris.

Mais il avait beau courir, il était toujours au milieu du même grand cercle qui semblait éternellement se reformer, s'étendre et le suivre.

Quelquefois ce cercle était noir et dessinait nettement partout sa ligne inexorable qui s'arrêtait aux premières étoiles du ciel, ou bien l'immense contour était adouci par des vapeurs qui fondaient tout ensemble; alors on se figurait courir dans une espèce de globe d'un bleu gris, très étoilé, dont on s'étonnait de ne jamais rencontrer les parois fuyantes.

L'étendue était remplie des bruits légers de l'eau, l'étendue était toujours bruissante à l'infini, mais d'une manière contenue et presque silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait un orchestre de milliers de cordes que les archets frôleraient à peine et avec grand mystère.