Par instants, les étoiles australes se mettaient à briller d'éclats très surprenants; les grandes nébuleuses étincelaient comme une poussière de nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'éclairer, par transparence, de lumières étranges, on se serait cru à ces moments des féeries où tout s'illumine pour quelque immense apothéose; et on se disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette manière, qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y avait rien, jamais; c'était simplement la région des tropiques qui était ainsi. Il n'y avait rien que les mers désertes, et toujours l'étendue circulaire, absolument vide....
Ces nuits étaient bien d'exquises nuits d'été, douces, douces, plus que nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces hommes dont les aînés n'avaient pas trente ans....
Ces obscurités tièdes apportaient des idées d'amour dont on n'aurait pas voulu. On se voyait près de s'amollir encore dans des rêves troublants; on sentait le besoin d'ouvrir ses bras à quelque forme humaine très désirée, de l'étreindre avec une tendresse fraîche et rude, infinie. Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser à autre chose, se remettre à chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer.
Pourtant, on était bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veillées du large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit, les brises vierges qui n'avaient jamais passé sur terre, qui n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand on était étendu là, on perdait peu à peu la notion de tout, excepté de la vitesse, qui est toujours une chose amusante, même quand on n'a pas de but et qu'on ne sait pas où l'on va.
Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas où ils allaient. À quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette course rapide et l'infinie profondeur des solitudes où ils étaient; mais cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurité bleuâtre, très vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir, ils regardaient ce beaupré, toujours lancé en avant, avec ses deux petites cornes et sa tournure d'arbalète tendue, qui sautillait sur la mer, qui effleurait l'eau bruissante à la façon très légère d'un poisson-volant.
[XCIII]
Sur ce Primauguet, mon cher Yves était sans reproche, comme il nous l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des égards un peu particuliers à cause de sa tenue, de sa manière d'être, qui n'étaient déjà plus celles de tous les autres. Et il restait, malgré tout, au premier rang de cette rude bande dont le maître d'équipage disait avec orgueil:
«Ça, c'est moitié requin; ça n'a pas peur.»
Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, à petits pas de chat, dans ma chambre, aux heures où je la lui abandonnais. Il s'installait à lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait permission de tout regarder; il apprenait à comprendre les cartes marines, s'amusait à y marquer des points et à y mesurer des distances. Très souvent, il écrivait à sa femme, et il arrivait que ses petites lettres, interrompues par la manœuvre, restaient à courir parmi les miennes. J'en trouvai une un jour qui était destinée sans doute à partir sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse drôle: