Il y avait des carrefours mystérieux au milieu de ces bois. Au loin, on voyait les collines boisées s'étager en lignes monotones, toujours cet horizon sans âge du pays de Toulven, ce même horizon que les Celtes devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les obscurités grises, dans les tons bleuâtres qui passaient au noir.
Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrassé fort en arrivant sur cette route de Toulven! De très loin, j'avais vu venir ce petit bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait à ma rencontre en sautant comme un cabri. On lui avait dit: «C'est ton parrain qui arrive là-bas», et alors il avait pris sa course. Il était grandi et embelli, avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur.
Ce fut à ce voyage que je vis pour la première et la dernière fois la petite Yvonne, une fille d'Yves qui était née après notre départ, et qui ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle était toute pareille à lui; mêmes yeux, même regard. Étrange ressemblance que celle d'une si petite créature avec un homme.
Un jour, elle s'en retourna dans les régions mystérieuses d'où elle était venue, rappelée tout à coup par une maladie d'enfant, à laquelle ni la vieille sage-femme ni la grande penseuse de Toulven n'avaient rien compris. Et on l'emporta là-bas au pied de l'église, ses yeux semblables à ceux d'Yves fermés pour jamais.
Dans ces bois, nous avions passé nos deux heures de jour. Après souper seulement, nous étions allés, Marie et moi, voir au clair de lune où en était leur nouveau logis.
À la place du champ d'avoine que nous avions mesuré en juin de l'année précédente s'élevaient maintenant les quatre murailles de la maison d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au clair de lune, elle ressemblait à une ruine.
Nous nous assîmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous deux pour la première fois.
C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je connaissais plus profondément qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une espèce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car j'espérais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave cœur; alors, en le prenant par là, nous devions à la fin réussir.
Anne apparut tout à coup, venue sans bruit pour écouter, et nous fit peur:
«Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derrière toi comme c'est vilain, ton ombre!»