En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tête seule éclairée par la lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait derrière elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris très grande et très laide. C'est assez pour nous porter malheur.
Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer à l'auberge, où elles venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une fête inattendue, éclairée par la lune. C'était une noce de riches et on dansait en plein air, sur la place. Je m'arrêtai, avec Anne et Marie, pour regarder la longue chaîne de la gavotte tournoyer et courir, menée par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envolées dans le vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller rapidement les gorgerins brodés, les paillettes d'argent.
À l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'était une bande de pèlerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entrée en chantant des cantiques.
«Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le télégraphe.»
Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fiancé d'Anne, qui me donnait ce renseignement.
Les pèlerins passèrent, ayant au cou leurs grands chapelets; derrière, il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas été guéries, elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras.
Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char à bancs de Pierre Kerbras, jusqu'à la station de Bannalec.
Dans le compartiment où je montai, deux vieilles dames anglaises étaient déjà installées.
On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de pêche dorée, à embrasser par la portière, et lui éclata de rire en apercevant un petit chien bull que les ladies portaient dans leur sac de voyage armorié. Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit chien dans ce sac, il le trouvait si drôle, qu'il n'en pouvait plus revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit Pierre était a very beautiful baby.
Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais passé vingt heures, et, le lendemain matin, elle était déjà bien loin de moi....