«Tous nos parents sont riches», m'avait souvent dit Yves; «il n'y a que nous autres qui sommes pauvres.»
On me montra un de ces lits en forme d'armoire, à deux places, qui avait été préparé pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'étagère supérieure, qui était garnie de gros draps de toile rousse bien propres et bien raides.
«Restez donc, monsieur; ils vont bientôt revenir de la ville.»
Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai.
À mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperçus de loin un grand col bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mère. Je n'eus que le temps de me jeter derrière les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement.
Il faisait tout à fait nuit quand j'arrivai à Paimpol, et les petites lanternes des rues étaient allumées. J'essayai de me mêler à cette foule qui s'agitait sur la place: c'était de ces marins qu'on appelle là des Islandais, qui s'exilent tous les étés, six mois durant, pour aller faire la grande pêche dangereuse dans les mers froides.
Aucun de ces hommes n'était seul. Ils circulaient en chantant par les rues avec des jeunes femmes au bras, des sœurs, des fiancés, des maîtresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dévisageait. «Qui est celui-là? Un marin d'ailleurs, à la recherche d'un navire? Nous ne l'avons jamais vu parmi nous.»
Je me sentais froid au cœur, et brusquement je repris le chemin de Plouherzel. Après tout, je ne les gênerais peut-être pas beaucoup, mes amis simples de là-bas, en allant un peu me réchauffer près d'eux.
J'avais oublié de dîner et je marchais d'un pas rapide, craignant d'arriver bien tard, de trouver là-bas la chaumière fermée et mes amis couchés.