«Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le même cours de pensées, savez-vous une chose qui m'inquiète souvent quand nous sommes si loin, en mer ou dans ces pays de là-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est l'idée que je pourrais peut-être mourir et qu'on ne me mettrait pas dans notre cimetière d'ici.»
Et il montrait de la main la flèche de l'église de Plouherzel, qu'on apercevait au-dessus des falaises de granit, très loin, comme une pointe grise.
«Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous savez, je n'aime pas beaucoup les curés. Non, une idée que j'ai comme ça, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de penser à cette chose, ça m'empêche d'être brave.»
[XXII]
Ce fut le soir, après souper, que la mère d'Yves me recommanda solennellement son fils, et cela resta toute la vie.
Elle avait bien compris, avec son instinct de mère, que je n'étais pas ce que je paraissais être et que je pourrais avoir sur la destinée de son dernier fils une influence souveraine.
«Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur, et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir; que vous n'êtes pas quelqu'un comme nous autres.... Et elle demande, puisque vous naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui.»
Alors la vieille femme me commença l'histoire du père d'Yves, histoire, que par Yves lui-même, je connaissais déjà depuis longtemps. Je l'écoutai volontiers cependant, contée par cette jeune fille, devant la grande cheminée bretonne où la flamme dansait sur une souche de hêtre.
«.... Elle dit que notre père était un beau marin, si beau, qu'on n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est parti en mer le soir dans sa barque, malgré un grand vent qui soufflait du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait très bon cœur; mais sa tête était bien mauvaise.»