Et la pauvre mère regardait son fils Yves....
«Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère, qu'Yves avait un an, et que, moi, je n'étais pas encore venue quand notre père est mort; alors elle a quitté cette ville pour retourner à Plouherzel en Goëlo, son pays natal. Mon père laissait nos affaires en grand désordre; presque tout l'argent que nous avions eu autrefois était passé au cabaret, et ma mère n'avait plus de pain à nous donner. C'est alors que nos deux frères aînés, Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long cours.
»On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur départ, et pourtant on ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps privés de leur paye de matelot pour permettre à notre mère de nous élever, nous les plus petits, Yves, ma sœur qui est ici, et puis moi.
»Mais Goulven a déserté, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un mauvais coup de tête....
—Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur cœur est franc comme l'or.... Mais ils ont la tête de leur père, et déjà ils se sont mis à boire....
—Mon frère Gildas, reprit la jeune fille, a navigué sept ans à bord d'un américain pour faire, dans le Grand-Océan, la pêche à la baleine. Cette campagne l'avait rendu très riche; mais il paraît que c'est un dur métier, n'est-ce pas, monsieur?
—Oui, un dur métier, en effet.... Je les ai vus à l'œuvre, dans le Grand-Océan, ces marins-là, moitié baleiniers, moitié forbans, qui passent des années dans les grandes houles des mers Australes sans aborder aucune terre habitée.
—Il était si riche, mon frère Gildas, quand il est revenu de cette pêche, qu'il avait un grand sac tout rempli de pièces d'or.
—Il les avait versées là sur mes genoux, dit la vieille femme en relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon tablier en était plein. De grosses pièces d'or des autres pays, marquées de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes neuves, qui représentaient le portrait d'une dame avec une couronne de plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais nous n'avions vu tant d'or.... Il donna mille francs à chacune de ses sœurs, mille francs à moi sa mère, et m'acheta cette petite maison où nous demeurons. Il dépensa le reste à s'amuser à Paimpol et à faire des choses, qui certainement, n'étaient pas bien. Mais ils sont tous comme ça, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne parlait que de lui dans la ville....
»Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu comme son père parce que, lui aussi, s'est mis à boire.»