Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte, arc-bouté aux vieux montants de chêne, qui étaient massifs et solides.
Lui n'osait rien me répondre à moi-même, ni lever sur moi ses yeux sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits de bord, tournant comme une bête fauve que l'on tient captive. Il avait dit à voix basse que rien ne l'empêcherait de sortir dès qu'il aurait trouvé son bonnet pour se coiffer. Mais c'est égal, l'idée qu'il faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore.
Moi aussi, j'étais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de cette affection qui avait duré tant d'années, pardonné tant de choses. Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, révolté, et c'était tout.
Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage caché qui veille,—chez nous surtout qui avons roulé la mer.—C'étaient nos deux sauvages qui étaient en présence et qui se regardaient, ils venaient de se heurter l'un à l'autre, comme dans nos plus mauvais jours passés.
Et dehors, autour de nous, c'était toujours le calme de la campagne, l'ombre des chênes, la tranquille nuit verte.
Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de devenir tout à fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui pleurait; c'étaient ses premières larmes de femme, des larmes pressées, amères, présage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui étaient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous.
Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser:
«Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon.»
Et puis il vint à moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois écrit, mais qu'il n'avait jamais osé prononcer:
«Il faut encore me pardonner, frère!...»