— Quand j’étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal d’armes sur la Zénobie, à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes d’autruche qui montent à bord (imitant l’accent de là-bas): “Bonjour, caporal d’armes; nous pas voleurs, nous bons marchands.” D’un pare à virer je te les fais redescendre quatre à quatre: “Toi, bon marchand, que je dis, apporte un peu d’abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille.” Et je m’en serais fait pas mal d’argent au retour, si je n’avais pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j’étais jeune homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les modes...
Allons bon, voici qu’un des petits frères d’Yann, un futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d’un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l’emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces plumes...
Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de pierre.
— On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.
— Non, c’est la mer qui n’est pas contente, répondit Yann, en souriant à Gaud, — parce que je lui avais promis mariage.
Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l’effet du vin sur le sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand garçon, quand quelqu’un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.
Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à Sylvestre... D’ailleurs, il était convenu qu’on ne devait pas danser à cause du père de Gaud et à cause de lui.
On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du silence partout:
— Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.
Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine: