D’abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?...

Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n’était rien; rien qu’un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l’existence — qui pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu’ils s’appartenaient. — Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, d’arrangement de ménage, avaient été forcément remis au retour...

Oh! les autres années, à tout prix l’empêcher de repartir pour cette Islande!... Mais comment s’y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, étant si peu riches l’un et l’autre?... Et puis il aimait tant son métier de mer...

Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. Être femme d’Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les étés dans l’anxiété douloureuse; non, à présent qu’elle l’adorait au delà de ce qu’elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise d’une épouvante trop grande en songeant à ces années à venir...

Ils eurent une journée de printemps, une seule... C’était la veille de l’appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l’un de l’autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:

— C’est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d’hier!

Un vrai printemps, ce dernier jour; c’était particulier et étrange de voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s’était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et restait tranquille. Le soleil brillait d’un grand éclat blanc, et le rude pays breton s’imprégnait de cette lumière comme d’une chose fine et rare; il semblait s’égayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains. L’air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l’été, et ont eût dit qu’il s’était immobilisé à jamais, qu’il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et éternelle leur fête d’amour; — et on voyait déjà des fleurs hâtives, des primevères le long des fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum.

Quand Gaud demandait:

— Combien de temps m’aimeras-tu, Yann?

Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux francs: