Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus sombre s’il était parti encore comme les deux autres années, sans même un adieu! Tandis qu’à présent tout était changé, adouci; il était tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ, qu’en s’en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la consolation et l’attente délicieuse de cet au revoir qu’ils s’étaient dit pour l’automne.

Chapitre III

L’été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières feuilles jaunies, les premiers rassemblements d’hirondelles, la pousse des chrysanthèmes.

Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.

A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l’informait qu’il était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche s’annonçait excellente et qu’il avait déjà quinze cents poissons pour sa part. D’un bout à l’autre c’était dit dans le style naïf et calqué sur le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière d’écrire les mille choses qu’ils pensent, qu’ils sentent ou qu’ils rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n’était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom d’épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et d’ailleurs, l’adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec, était déjà une chose qu’elle relisait avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d’être appelée: Madame Marguerite Gaos!...

Chapitre IV

Elle travailla beaucoup pendant ces mois d’été. Les Paimpolaises, qui d’abord s’étaient méfiées de son talent d’ouvrière improvisée, disant qu’elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire, qu’elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom.

Ce qu’elle gagnait passait à embellir le logis — pour son retour. L’armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l’hiver, une table et des chaises.

Tout cela, sans toucher à l’argent que son Yann lui avait laissé en partant et qu’elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour lui montrer à son arrivée.

Pendant les veillées d’été, aux dernières clartés des jours, assise devant la porte avec la grand’mère Yvonne dont la tête et les idées allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la grand’mère Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s’était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c’était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot très grand pour Yann.