Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement s’accélérait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu d’un bruit plus immense.
C’était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu’on a devant soi de l’espace libre, de l’espace pour courir! Et puis, justement la Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la partie la plus occidentale des pêcheries d’Islande; alors toute cette fuite dans l’Est était autant de bonne route faite pour le retour.
Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus s’entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s’amusant à tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine.
— Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue par l’écoutille entrebâillée, comme un diable prêt à sortir de sa boîte.
Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.
Ils n’avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fausses fleurs...
Jean-François de Nantes;
Jean-François.
Jean-François!
En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de mètres, tout paraissait finir en espèces d’épouvantes vagues, en crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu d’une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, d’ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d’eau, qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface de la mer.
Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d’où une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de l’horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette éclaircie était triste à regarder; ces lointains entrevus, ces échappées serraient le coeur davantage en donnant trop bien à comprendre que c’était le même chaos partout, la même fureur — jusque derrière ces grands horizons vides et infiniment au delà: l’épouvante n’avait pas de limites, et on était seul au milieu!
Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d’apocalypse jetant l’effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix: d’en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines à force d’être immenses: cela c’était le vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d’autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l’eau tourmentée, grésillant comme sur des braises...