Le croiseur était parti vers les abris d’Islande; les pêcheurs restaient seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.
Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se réunir, de s’agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.
En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la veille si calme, et, au lieu du silence d’avant on était assourdi de bruit. Changement à vue que toute cette agitation d’à présent, inconsciente, inutile, qui s’était faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystère de destruction aveugle!...
Les nuages achevaient de se déplier en l’air, venant toujours de l’ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d’en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l’eau, verdâtre maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches.
A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N’ayant plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l’expression de marine qui désigne cette allure-là.
En haut, c’était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, — avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder bien pour comprendre que c’était au contraire en plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse remplacées par d’autres qui venaient du fond de l’horizon, tentures de ténèbres, se dévidant comme d’un rouleau sans fin...
Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le temps fuyait, aussi — devant je ne sais quoi de mystérieux et de terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d’un même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le plus vite, c’était le vent; puis les grosses levées de houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et elle, — toujours rattrapée, toujours dépassée, — leur échappait tout de même, au moyen d’un sillage habile qu’elle se faisait derrière, d’un remous où leur fureur se brisait.
Et dans cette allure de fuite, ce qu’on éprouvait surtout, c’était une illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. Quand la Marie montait sur ces lames, c’était sans secousse comme si le vent l’eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu’on a dans les chutes simulées des “chars russes” ou dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d’eau qui ne la mouillait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et s’évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien...
Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, on regardait derrière soi arriver l’autre; l’autre encore plus grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait d’approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se refermer, un air de dire: “Attends que je t’attrape, et je t’engouffre...”
... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d’un haussement d’épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade.