Et ce fut le matin...
Deuxième partie
Chapitre I
... Il avait aussi changé d’aspect et de couleur, le soleil d’Islande, et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain.
Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de l’éparpiller, d’en débarrasser la mer; et ils commençaient à se disperser, à fuir comme une armée en déroute, — rien que devant cette menace écrite en l’air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.
Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les navires.
Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les autres, à se grouper; elles s’étaient marbrées d’abord d’une écume blanche qui s’étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.
On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s’en aller, — les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d’arriver à temps; d’autres, préférant dépasser la pointe sud d’Islande, trouvant plus sûr de prendre le large et d’avoir devant eux de l’espace libre pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, — mais tenant debout tout de même, comme ces jouets d’enfants en moelle de sureau que l’on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent.
La grande panne des nuages, qui s’était condensée à l’horizon de l’ouest avec un aspect d’île, se défaisait maintenant par le haut, et les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne: le vent l’étendait, l’allongeait, l’étirait, en faisait sortir indéfiniment des rideaux obscurs, qu’il déployait dans le clair ciel jaune, devenu d’une lividité froide et profonde.
Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.