Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d’Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le père Gaos, qui n’aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors elle s’était promis qu’elle irait à lui, ce que les filles ne font pas d’ordinaire, qu’elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l’avoir troublée, puis abandonnée, à la manière de garçons qui n’ont pas d’honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de la mer, ou crainte d’un refus... si tous ces obstacles indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait! Après un entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, — ce même sourire qui l’avait tant surprise et charmée l’hiver d’avant, pendant une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres ses bras. Et cet espoir lui rendait du courage, l’emplissait d’une impatience presque douce.

De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire.

Et, précisément, cette visite d’Yann tombait à une heure choisie: elle était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n’y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.

Mais voici qu’à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait extrême. L’idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se rompre... Et dire que, d’un moment à l’autre, cette porte en bas allait s’ouvrir, — avec le petit bruit grinçant qu’elle connaissait bien, — pour lui donner passage!

Non, décidément, elle n’oserait jamais; plutôt se consumer d’attente et mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s’asseoir et travailler.

Mais elle s’arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c’était demain le départ pour l’Islande, et que cette occasion de le voir était unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude et d’attente, languir après son retour, perdre encore tout un été de sa vie...

En bas, la porte s’ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle descendit en courant l’escalier, et arriva tremblante se planter devant lui.

— Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s’il vous plaît.

— A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la main à son chapeau.

Il la regardait d’un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en arrière, l’expression dure, ayant même l’air de se demander si seulement il s’arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules à la muraille, comme pour être moins près d’elle dans ce couloir étroit où il se voyait pris.