Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient d’admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores, des dragons et des monstres; d’étonnants feuillages, des plantes inconnues. L’endroit où nous l’avons mis ressemble à un coin des jardins d’Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois qu’on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:
SYLVESTRE MOAN
Dix-neuf ans
Et nous l’avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses grandes fleurs.
Chapitre IV
Le transport continuait sa route à travers l’océan Indien. En bas, dans l’hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le pont, on ne voyait qu’insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, une vraie fête d’air pur et de soleil.
Par ces beaux temps d’alizés, les matelots, étendus à l’ombre des voiles, s’amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour d’où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de bêtes apprivoisées.)
Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d’oiseau; pas encore de queue, mais déjà vertes, oh! d’un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d’un arbre des tropiques.
Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s’observaient entre elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme pour s’examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d’un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait qui tombaient.
Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c’était un autre amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, moitié touchantes.
Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre; c’était pour vendre à la criée, — comme le règlement l’exige pour les morts, — tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord d’un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour que cela n’émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu Sylvestre.