La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait emporter Yann, s’était fixé d’un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l’y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable.

Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la seule consonance l’impressionnait comme une chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes, presque un sens. Et ce Léopoldine, mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une persistance qui n’était pas naturelle, devenait une sorte d’obsession sinistre. Non, elle s’était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie qu’elle avait visitée jadis, qu’elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine, augmentait son angoisse.

Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet, qu’est-ce que cela pouvait lui faire, qu’il fût ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en Islande; lorsque l’été serait revenu, tiède, sur les chaumières désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; — ou bien quand un nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également sans joie et sans espoir. Il n’y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit Sylvestre; — donc il fallait bien comprendre que c’en était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d’Islande qui vibrait encore avec un charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, tout balayer; se dire que c’était fini, fini à jamais...

Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait encore besoin d’elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...

Le vent d’ouest s’était encore levé dehors; les gouttières du toit avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes d’orpheline et d’abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d’été qu’aucune brise n’amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n’y voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher.

Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s’étendant: il devenait chaque jour plus humide et plus froid, — ainsi que toutes les choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et s’endormir.

Chapitre XVI

Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers jours de février, par un assez beau temps doux.

Yann sortait de chez l’armateur, venant de toucher sa part de pêche du dernier été, quinze cents francs, qu’il emportait pour les remettre à sa mère, suivant la coutume de famille. L’année avait été bonne, et il s’en retournait content.

Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d’elle des gamins ameutés qui riaient... La grand’mère Moan!... La bonne grand’mère que Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.