Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d’un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, — et il lui sembla que c’était le premier vrai baiser qu’il eût jamais donné de sa vie.

Elle aussi l’embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches, inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s’être subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s’était rempli de musiques inouïes; même le crépuscule pâle d’hiver, qui entrait par la lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée...

— Alors, c’est au retour d’Islande que vous allez faire ça, mes bons enfants?

Gaud baissa la tête. L’Islande, la Léopoldine, - c’est vrai, elle avait déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. — Au retour d’Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d’attente craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite, pour voir si, en se dépêchant bien, on n’aurait pas le temps de se marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les bans à l’église; oui, cela ne mènerait jamais qu’au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n’entravait, on aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après.

— Je m’en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées et précieuses...

Quatrième partie

Chapitre I

Les amoureux aiment toujours beaucoup s’asseoir ensemble sur les bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.

Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c’était à la porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu’ils se faisaient leur cour.

D’autres ont le printemps, l’ombre des arbres, les soirées tièdes, les rosiers fleuris. Eux n’avaient rien que des crépuscules de février descendant sur un pays marin, tout d’ajoncs et de pierres. Aucune branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets.