Pendant les deux journées que dura notre belle course, il n'y eut pas une fausse note nulle part. Les Boches eux-mêmes, embusqués dans les montagnes voisines et dont nous nous approchions peut-être un peu trop, car le président n'a peur de rien, les Boches se tenaient tranquilles. Pourtant nous soulevions grand tapage sur notre chemin; en plus de ces acclamations à pleine voix, il y avait des fanfares, des «Marseillaise» jouées à grand renfort de cuivres; ils devaient bien l'entendre! Et tout ce pavoisement aux trois couleurs, avec les lunettes perçantes qu'ils tiennent toujours au guet, ils devaient bien l'apercevoir! Aussi nous nous disions: «Comment ces sauvages ne nous bombardent-ils pas?» Mais non, rien. La chance était avec nous, comme le soleil: pas une marmite, pas même un misérable obus; pas un son funèbre, pour troubler l'élan de ces populations, qui déliraient dans la première ivresse d'être enfin libérées!...

L'Alsace, un pays de race allemande, de cœur allemand! Allons donc! Voici quarante années, nous le savons, qu'ils essaient de le prétendre, les impudents menteurs d'outre-Rhin. Ils sont même parvenus, hélas! à force d'habiles roueries, et par une continuité obstinée de travaux d'approche, à circonvenir deux ou trois politiciens français, qui se sont rendus coupables d'admettre ce contresens et de le proclamer chez nous. Et, aujourd'hui que la question est plus que jamais brûlante, les vautours d'Allemagne soutiennent leur thèse, dans les journaux à leur solde chez les Neutres, par de lourdes divagations historiques; mais tous les textes qu'ils invoquent sont par eux impitoyablement faussés. Jules César, qu'ils citent tout d'abord, a bien déclaré que de son temps des hordes germaniques occupaient une partie de la Gaule du Nord et l'Alsace, mais jamais il n'a dit autre chose; ces Germains étaient là en tant que pillards et oppresseurs, tout comme de 1870 à 1914; les invasions teutonnes, de même que les invasions aryennes, n'ont laissé en Alsace qu'un très petit nombre des leurs, dont les caractères physiques ont été immédiatement absorbés par les autochtones. Et la véritable infiltration barbare s'est bien arrêtée au Rhin, qui fut le grand fleuve protecteur.

Il est archifaux, l'argument capital invoqué par l'Allemagne comme excuse au rapt de l'Alsace, à savoir que, pendant tout le Moyen Age, les Alsaciens auraient pensé et senti comme des Allemands! Mille fois non! De César à Charlemagne, c'est-à-dire pendant dix siècles, il a toujours existé au contraire une radicale différence entre les gens de la rive droite du Rhin et ceux de la rive gauche, latinisés et civilisés infiniment plus vite. Il suffit pour conclure d'examiner l'art alsacien, qui fut roman à ses débuts comme le nôtre; d'examiner leurs goûts traditionnels, leur esprit, leur cœur, qui furent gaulois et puis français; enfin tous les éléments de leur civilisation qui s'est développée dans un sens parallèle à celui de la civilisation de France, les rapprochant de nous toujours davantage, unissant toujours plus, les unes aux autres, des populations dont les primitives origines étaient communes.

Et, après tant de preuves accumulées dans le passé, voici peut-être la plus accablante, celle que quarante années d'oppression viennent de fournir. Après de si durs et continuels efforts pour s'assimiler les Alsaciens, les Allemands qu'en ont-ils obtenu, si ce n'est la haine, le dégoût et l'ironie?

Même cette ironie, qui à première vue semble un élément secondaire, apporterait d'ailleurs, elle aussi, sa petite preuve qui s'ajoute. L'esprit des Hansi et de tant d'autres, cet esprit goguenard, malicieux et gai, est-ce de l'esprit tudesque—qu'on me le dise!—ou bien de l'esprit gaulois?

Non, la cause est entendue: les Boches ne sont pas chez eux, de ce côté-ci du Rhin, personne ne les désire, ils répugnent à tout le monde. Alors, qu'ils s'en aillent![6]

En cette fin de juillet 1916, mon service m'a ramené pour quelques jours en Alsace.

Ce n'était plus le beau temps présidentiel de l'année dernière, hélas! De gros nuages attristants s'accrochaient partout aux cimes des Vosges; ils assombrissaient les forêts de sapins et de mélèzes qui, vues d'en bas et pour les non avertis, continuaient de jouer un peu les forêts vierges, mais que depuis deux ans nos braves territoriaux ne cessent de remplir de pièges de toutes sortes, pour le cas où les barbares oseraient tenter de nous arriver par là.—Ces pièges que j'ai longuement visités là-haut, lors de précédentes missions, ces défenses invisibles mais formidables, ces tertres gentiment gazonnés d'où sortent, par des fentes sournoises, les bouches des mitrailleuses, et ces interminables réseaux de fil de fer, tendus comme des toiles d'araignée parmi les exquises fleurs roses de sous-bois, digitales et silènes,—qui donc s'en douterait en passant, comme je l'ai fait cette dernière fois, au pied de ces montagnes revêtues d'un si uniforme et tranquille manteau de verdure!...

Dans les vallées par lesquelles je m'acheminais vers les villes reconquises, les champs étaient admirablement verts, et la débauche des roses, qui sont plus tardives ici que dans ma province natale, battait encore son plein sur les murs des villages. Les femmes, les jeunes filles, avec de grands râteaux légers, s'empressaient aux fenaisons, et la bonne odeur des foins coupés était partout dans l'air. Plus d'ovations joyeuses comme l'an dernier bien entendu, ni de musiques. Le pays affectait un air de grand calme, sous ses nuages épais, et cependant, au milieu du silence, résonnait de temps à autre le canon allemand, auquel le canon français, plus proche, répondait, au tarif de deux coups pour un...

Entre leurs montagnes aux forêts si touffues, j'ai donc revu les vieilles petites villes alsaciennes, surplombées par ces amas d'arbres qui parfois, tant les pentes sont abruptes, sembleraient près de glisser pour tout ensevelir sous la verdure. J'ai reconnu les vénérables maisons, coiffées de grands toits qui débordent à cause de l'habituelle pluie, et les ruisseaux d'eau vive dans les rues, et les places ornées toujours de fontaines jaillissantes,—où maintenant nos troupiers en bleu pâle mènent boire leurs chevaux en faisant la causette avec des jeunes filles très blondes. Le canon boche y avait accompli depuis l'an dernier de triste besogne: de ces coups inutiles, lancés de loin, un jour ou l'autre, pour le plaisir de détruire, crevant çà et là une maison, un vitrail d'église, tuant quelque femme ou quelque enfant. Et cela n'empêchait pas les boutiques d'être ouvertes, les petits écoliers de s'amuser dehors comme si de rien n'était. Me promenant à pied, j'ai causé avec des passants, qui saluaient si volontiers mon uniforme français. Résignation à l'horrible voisinage pour quelque temps encore, mais confiance sereine en l'avenir, j'ai rencontré ces sentiments-là partout; ce n'était plus, comme l'été dernier, le fébrile enthousiasme auquel se mêlait encore peut-être la vague terreur d'un retour des barbares; non, c'était une certitude maintenant bien assise et donnant la patience d'attendre.