Dans des maisons qui m'avaient été désignées, on m'a montré—avec quel respect!—et fait toucher de la main les vieux drapeaux d'avant 70, reliques naguère si compromettantes, qui avaient échappé aux Boches fureteurs. Je me rappelle un vieillard, les cheveux comme une mousse blanche, qui me disait les larmes aux yeux, en me présentant son pauvre drapeau à lui, en humble cotonnade aux trois couleurs bien fanées: «Pendant quarante-quatre ans, je n'ai peut-être pas manqué une fois, chaque dimanche, de monter lui dire bonjour, sous les combles des toits où je l'avais caché».
On respire donc enfin à l'aise, dans le pays longtemps martyr. Ils sont partis, les fonctionnaires allemands. Avec eux s'en sont allés l'espionnage, les exactions, la brutalité, la terreur. Et voici que les bannis, ou les exilés volontaires, ont commencé de revenir, retrouvant les vieilles demeures familiales, et les vieux parents si changés, qu'ils aimaient, mais dont ils reconnaissaient à peine le visage.
Plus d'inscriptions allemandes nulle part, cette année, ni aux angles des rues ni sur les boutiques. Et comme je disais à l'un de nos administrateurs français: «Vous avez eu tellement raison de recommander cela!» «—Recommander, me répondit-il oh! non, même pas... Il a suffi d'une remarque, que j'ai faite un jour à l'un des adjoints et qui s'est propagée en traînée de poudre. Les gens n'y avaient pas pensé plus tôt, voilà tout. Faute de peintres, tout le monde s'y est mis; les marchands grimpaient en personne sur des échelles pour badigeonner leur devanture, en attendant mieux. En quarante-huit heures, c'était fait!»
«—Quel dommage, me disait un colonel français en résidence là-bas, que vous n'ayez pu arriver trois ou quatre jours plus tôt, pour voir notre 14 Juillet! Les Alsaciens étaient venus d'eux-mêmes en délégation, nous demander de leur permettre de pavoiser et de faire fête, malgré le sale voisinage et le danger d'être encore si près...»
Il avait l'air ému profondément en me disant cela, cet officier, plutôt rude et nullement suspect de sensiblerie. Et il continua ainsi: «Le soir, à la retraite aux flambeaux, nos musiques militaires, leurs fanfares civiles, même d'anciens orphéons qui avaient encore des costumes boches et des tambours, tout le monde à plein cœur jouait la Marseillaise, Sambre-et-Meuse, le Chant du Départ, et tous les hommes suivaient en chantant, et toutes les jeunes filles dansaient derrière à le cortège... Oh! tenez, surtout ce Chant du Départ, à l'unisson, entre ces montagnes d'Alsace, repris en délire de joie par toutes ces voix puissantes de nos soldats et des paysans d'ici!... Moi qui vous parle, j'ai pleuré comme un imbécile, en entendant passer cette retraite!...»
Cher pays bien français, qui revient à nous, délivré à tout jamais de l'horreur germanique!...
DE
S. M. LA REINE ALEXANDRA
D'ANGLETERRE