Paysannes, à la charrue ou aux moissons, s'efforcent avec un inlassable courage de suffire aux plus rudes besognes, aussi bien les aïeules, toutes ridées et courbées, que les jeunes, apportant parfois aux champs un petit bébé dans ses maillots, qu'elles posent endormi sur l'herbe. Elles labourent la terre, elles fauchent les épis, tout cela pour que le fils ou l'époux, s'il revient de l'abominable tuerie allemande, trouve la petite propriété bien entretenue, en même temps que la maison bien en ordre.

Et, tout en haut de l'échelle,—pour parler comme les gens qui admettent encore des distinctions sociales,—les élégantes, même celles qui furent des oisives et des frivoles, aujourd'hui quittent leur luxe; pour tout donner, elles se privent de ce qui leur semblait essentiel, et elles peinent avec joie à des travaux dont elles se croyaient si incapables! Dans leur blouse d'infirmière, nuit et jour elles s'épuisent au chevet des blessés, mettant leurs mains blanches à des épreuves naguère bien inattendues, et, devant les obligations les plus répugnantes, elles gardent le joli sourire qui enchante les agonies.

Aux abords des gares, par où l'on s'en va sur le front, c'est là peut-être que je les ai vues, plus que partout, ailleurs nobles et touchantes, nos femmes françaises, même les plus humbles d'entre elles. Quand, après une courte permission, le mari, en capote bleue glorieusement fanée, s'en retourne là-bas, dans la géhenne de feu, l'épouse vient, avec les enfants, le reconduire; presque toujours c'est lui, le soldat, qui tient le plus petit à son cou, tout contre sa joue, jusqu'à la minute de l'inexorable départ. Et après l'adieu, qui pourra être le dernier, la femme s'en retourne au logis, fière, avec des yeux de suprême angoisse, mais qui ne veulent pas pleurer.

Pour ce qui est de moi-même, à ces heures grises comme nous en traversons tous, dans le découragement de sentir s'éterniser la guerre, dans la détresse d'avoir ses fils au front, à ces heures, plus ou moins courtes mais inévitables, où il semble que l'on s'affaisse, il m'est arrivé de me réfugier auprès de femmes qui venaient de perdre ce qu'elles avaient de plus cher au monde, un fils unique, et qui traînaient des deuils éternels sous leurs longs voiles noirs. Et c'est encore auprès de celles-là que j'ai acquis le plus de résignation, trouvé le plus de réconfort...

UN « SECTEUR TRANQUILLE »

———

Septembre 1916.

Voici la troisième fois qu'une fin d'été éclaire mélancoliquement les désolations de notre France. A la longue, sur notre front hérissé de bouches à feu, une sorte d'accoutumance s'est presque établie çà et là, du moins dans les régions où ne s'acharne pas pour le moment la rage des Barbares, et ce sont ces régions que l'on est convenu d'appeler «secteurs tranquilles». (Cette tranquillité, est-il besoin de le dire, n'est que très relative, et, avant l'inimaginable guerre qui a peu à peu modifié tous nos jugements, elle se serait plutôt appelée l'abomination de la désolation.)

J'avais affaire aujourd'hui dans l'un de ces secteurs-là, et un temps merveilleux rayonnait sur les campagnes abandonnées, où s'étalait un grand luxe de fleurs, scabieuses d'automne, alternant avec les plus rouges coquelicots. On entendait, il va de soi, l'éternelle canonnade, mais les coups s'espaçaient sans hâte, et, avec l'habitude que l'on en a prise, ils semblaient troublera peine le silence des champs. Nous avions dépassé la dernière zone habitée et ne rencontrions plus sur les routes que, de temps à autres, des petits convois militaires. Cependant rien de sinistre n'avait commencé de s'indiquer, sous ce beau soleil de fête. Les arbres, magnifiquement feuillus, cachaient dans la verdure leurs branches fracassées; il y avait encore, en avant de nous, des villages qui, de loin, avaient l'aspect naturel, et cette canonnade, dont toutefois nous nous rapprochions beaucoup, gardait pour ainsi dire un air bon enfant, à cause de sa lenteur.

Ah! premier avertissement sinistre! Au bout d'une perche, un grand écriteau sommairement peint sur bois blanc nous arrête: «Partie de route non défilée, interdite à la circulation.» Non défilée, cela signifie en termes de guerre que l'on y est en vue des lunettes allemandes et en danger de mort. Il faut donc obliquer, par des sentiers qui se dissimulent plus ou moins dans des replis de terrain.