Vraiment, le calme de tous ces soldats, qui sont ici depuis tant de mois à nous faire rempart, leurs soins minutieux pour leurs jardinets, pour leurs humbles et rudes logis, ne me paraissent pas seulement d'une puérilité touchante; non, ils représentent au contraire une forme spéciale, très raisonnée et hautement admirable du courage français, de la belle humeur, de la confiance et de l'abnégation françaises. Évidemment, dans cette forêt, ce n'est pas la grande horreur sans nom, le grand enfer sublime de la Somme; mais quand même, ces hommes savent bien qu'il leur faut chaque jour emporter sur des brancards quelques-uns d'entre eux dans leur petit cimetière fleuri; ce qu'ils entendent tomber de différents côtés, en fracassant les branches, ils savent bien que c'est du 105 allemand, ou de ces torpilles qui font les blessures plus déchirées et plus malignes. Ils savent que, pour diriger cette bourdonnante symphonie, éparse un peu partout dans leurs alentours, c'est la Mort qui tient le bâton de chef d'orchestre...
En voici deux auxquels j'adresse la parole; appuyés confortablement à un arbre, ils s'étaient redressés en retirant leur cigarette, pour me faire le salut militaire: «Mes amis, puisque vous n'êtes pas obligés, vous autres, à cette heure-ci, d'être dehors sur la route, pourquoi ne rentrez-vous pas, jusqu'à ce que leur petite crise de colère soit passée?»—«Oh! mon colonel, il en faut tant et tant, d'obus, pour arriver à toucher un homme!... Et puis ces trous, vous savez... Si, des fois, ils nous envoyaient quelqu'une de ces grosses marmites qui chavirent tout, et qu'on soye enterré vif là-dedans... Non, nous deux, pour notre compte, à notre idée enfin, nous aimons encore mieux attraper ça en plein air!»
UN PETIT MONDE
que n'ont pas atteint nos vertiges
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Juin 1882.
Hier, j'ai connu les Ouled-Naïl, les vraies, qui suivent le rite immémorial, celles qui ne se montrent point dans les villes d'Infidèles, mais qui guettent, à l'orée du désert, et qui happent au passage les hommes venus du fond des horizons de sable.
Pour les rencontrer, celles-là, j'avais cheminé par étapes, depuis le port où stationnait mon navire jusqu'à l'oasis où je venais d'arriver ce matin au clair soleil de dix heures. En route, ce chaud printemps, ce mois de juin d'Algérie déjà m'avait grisé. Oh! dans les villages, quelle profusion de roses! Des roses de chez nous, mais qui semblaient vivre ici avec une exubérance folle; celles qui étaient rouges, devant les vieux murs blanchis de chaux laiteuse,—mais rouges de pétales, rouges de feuilles, rouges de tiges,—fleurissaient en gerbe, et on eût dit des fusées de sang. Et puis il y avait les orangers, couverts de bouquets qui emplissaient l'air comme d'une suavité blanche. Et même les solitudes sentaient bon, parce que l'on écrasait au passage mille petites plantes d'Afrique plus parfumées que des sachets précieux.
Ces Ouled-Naïl! Je m'étais représenté des filles de joie, bruyantes, aux lignes serpentines, agitant des colliers de sequins. Et, quand on me dit: «les voici», je frissonnai d'une sorte de crainte. Elles étaient huit ou dix, presque en rang, parées comme des idoles de temple, et chacune se tenait immobile, aux aguets, sur le pas de sa porte. A l'écart, dans cette oasis déjà saharienne, elles habitaient un petit quartier morne, un petit quartier avancé en vedette sur le désert, face à l'infini des sables. Le soleil du matin les éclairait d'une lumière incisive; il rendait éblouissantes leurs étoffes bigarrées et la surcharge de leurs grossiers bijoux, mais aussi il accentuait les flétrissures précoces sur leurs visages de prêtresses d'amour. Leurs fronts, leurs joues avaient les luisants du bronze ferme et poli, mais des petites ombres trop nettes creusaient davantage leurs yeux. Debout, elles restaient sans bouger avec un air d'ironie, les paupières baissées, mais sans cligner des cils sous la morsure de ce soleil. Elles s'étaient fait des têtes énormes, élargies par une profusion d'ornements de métal, et haussées par des espèces de tiares sur lesquelles posaient des voiles aux plis quasi religieux.
Quelques-unes ne paraissaient même plus jeunes; toutes avaient été marquées par les lassitudes de toujours attendre les caravanes, de toujours guetter des hommes, en surveillant l'horizon désolé, et toutes s'étaient meurtries, depuis longtemps, sous les étreintes de tant et tant de nomades, qui entraient chez elles excédés par les continences des marches à travers le Sahara; mais toutes, même les plus fanées, conservaient encore je ne sais quoi de bassement désirable, qui rendait dangereux de les trop regarder. Leur repaire ne formait pour ainsi dire qu'une seule et même demeure, dont la façade, sans toiture apparente, se prolongeait pareille, comme un même vieux mur,—un mur fruste, épais et bas, fait de boue séchée. Les trous qui servaient de porte s'ouvraient à la file, très près les uns des autres, et ce matin, de chaque tanière, l'habitante était sortie; sur chaque seuil, une Ouled-Naïl était postée.
La couleur neutre du sol ou de la muraille terreuse rendait plus éclatant le luxe barbare des parures. Et ce qui déconcertait surtout, dans l'apparition de ces femmes, c'était la dignité, la silencieuse arrogance du maintien; on sentait que, suivant la règle de leur caste, elles exerçaient la prostitution comme un sacerdoce; dans ces têtes, si pompeusement coiffées, il devait y avoir autre chose que de la passivité professionnelle, peut-être, à l'occasion, de la fièvre amoureuse, du dévouement aveugle, même du fanatisme et même du crime.