Regardés de près, les ornements de métal, qui brillaient sur elles en diadèmes ou en colliers, se révélaient des louis d'or de tous les pays d'Europe ou d'Afrique. Et les moins jeunes, qui s'étaient le plus de fois vendues, étalaient, sur leur gorge encore belle, presque une petite fortune. (On sait que, suivant l'usage immémorial de la tribu, celles-là, les déjà riches, allaient bientôt s'en retourner au fond du désert, redevenir des filles de la tente, et créer une famille avec quelque beau nomade de leur choix, dont elles seraient l'épouse voilée, fidèle, docile et humblement soumise.)
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Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans, la Naïl à qui je demandai de m'abriter dans son gîte de terre durant les heures brûlantes du jour. Ensemble nous franchîmes le seuil, entre les parois déformées par la vétusté et aussi épaisses que des remparts.
Là-dedans, il faisait un peu sombre et presque agréablement frais, après les chauds éblouissements du dehors. Une odeur de saine bête fauve y était tempérée par des baumes qu'on avait brûlés et par un bouquet de fleurs d'oranger qui trempait dans un vase de cuivre. Des couches de chaux, accumulées depuis les vieux temps de l'oasis, donnaient aux murailles cet aspect mou que prennent les parois des grottes; à terre, des nattes, des tapis tissés au désert, des matelas sur lesquels des centaines de nomades avaient dû, à tour de rôle, se pâmer et puis dormir.
Et une seule petite fenêtre percée en meurtrière, sans vitrage, protégée par une mousseline pour empêcher d'entrer les mouches et le sable: on voyait par là un coin de l'horizon des solitudes, un peu de l'étendue morne qui ne finit pas, et rien d'autre.
Que de pièces d'or elle avait déjà pu suspendre à son cou, bien qu'elle fût si jeune! Évidemment c'était une des plus demandées... Avec une soumission méprisante, elle arrangeait les oreillers et les tapis, pour me faire dormir chez elle mon sommeil méridien. Elle ne me regardait même pas. Danseuse, issue d'une race de danseuses, elle avait on ne sait quoi de superbement souple et dédaigneux dans ses mouvements toujours nobles, et, chaque fois que s'entr'ouvrait sa chemise en gaze rayée, un peu de sa jeune gorge couleur de basane, qu'elle dissimulait avec soin tout à l'heure sous ses voiles hiératiques, apparaissait maintenant sans qu'elle s'en souciât, comme si c'était une chose vendue d'avance, déjà à moi et qui n'importait plus.
Pourtant j'avais envie de m'en aller, pris de l'humiliation et surtout de la tristesse infinie d'être là, prisonnier de la chair, dans ce bouge lointain et hostile. Le silence de midi s'affirmait au dehors et on n'entendait que le chant des sauterelles de juin, grisées par la lumière. La Naïl allait et venait, dans son gîte de pénombre; ses allures semblaient moitié d'une panthère, moitié d'une reine, mais vraiment elle avait trop l'air de savoir combien son corps était beau et valait d'argent. Oh! l'éternelle dérision que ce besoin d'embrasser et d'étreindre qui nous talonne tous, qui parfois nous semblerait presque un appel divin, un élan sublime pour fondre deux âmes en une seule, mais qui n'est plutôt que le piège grossier de la matière toujours obstinée à se reproduire. Oh! si on pouvait au moins secouer cela, en être affranchi et purifié!...
J'avais eu envie de m'en aller, mais je retombai sur les coussins préparés par l'Ouled-Naïl... Qu'aurais-je gagné, après tout, à regimber contre cette loi des étreintes, imposée à tout ce qui respire? En quoi la révolte d'un atome éphémère comme je suis pourrait-elle atteindre la Cause inconnue qui nous a jetés pêle-mêle pour quelques heures dans le tourbillon des êtres? Non, autant vaut céder, s'abaisser sans comprendre et accepter lâchement l'aumône qui nous est faite de ces pauvres crises brèves...
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Un rayon rougeâtre, annonçant que le soleil allait s'éteindre, entrait par la triste petite fenêtre, quand je m'apprêtai à sortir de la maisonnette de terre. L'heure approchait aussi où je devais quitter l'oasis pour commencer à redescendre des Hauts Plateaux et à retourner par étapes vers la côte. Du reste l'Ouled-Naïl,—qui peu à peu était devenue douce comme presque une petite sœur à peine féline,—semblait tout à coup impatiente de se débarrasser de moi; d'un coffre épais qu'elle venait d'ouvrir, elle tirait des bijoux plus beaux, et des bâtons de rouge pour farder ses joues: c'est qu'il était temps de se parer pour la grande prostitution du soir. Et puis beaucoup de bruit s'entendait maintenant au dehors; cette sorte de vestibule du désert, qui commençait là tout de suite devant le seuil, s'emplissait de monde; une caravane s'arrêtait, qui devait être riche, une caravane partie du fond de l'impénétrable Maroc, depuis des jours, et les nomades mêlaient leurs cris aux plaintes des chameaux que l'on faisait coucher. La Naïl voulait sortir sur sa porte, avoir sa part de cet or et de ces désirs qui arrivaient. Je la regardais faire et, sous l'influence du soir languide et rose, je sentais du regret sourdre au fond de moi-même, du regret d'elle, du regret de sa beauté de fille errante, qui allait bientôt se faner à tous les vents du désert, et puis mourir à l'ombre de quelque tente dressée qui sait où, qui sait en quel coin des solitudes,—après que l'ardeur de son sang et le mystère noir de ses yeux auraient été transmis par elle à des continuatrices, qui plus tard se vendraient aussi...