Quand elle reparut au dehors, pour se montrer aux hommes de la caravane, les autres Ouled-Naïlia[7], qui étaient déjà alignées sur les seuils des petites portes sauvages, lui lancèrent une moquerie du coin des yeux. Oh! quels frais de parure elles venaient de faire! Ce soir, toutes étaient belles,—même les plus chevronnées, même celles qui avaient déjà une fortune en louis d'or étalée sur la gorge, et se marieraient bientôt. Toutes s'étaient repeint les yeux et s'étaient fardées d'une façon pompeuse. Leurs têtes paraissaient encore plus larges et plus énormes, sous le poids des diadèmes à plusieurs rangs, des pendants d'oreilles, et sous l'amas des noires chevelures tressées en manière de tiare. Plus tard, quand la nuit serait tombée, elles se répandraient dans les cafés maures, et commenceraient à chanter, danser, affoler les hommes par mille poses de leurs corps souples aux contorsions de couleuvre. Mais pour le moment elles se tenaient rigides et dignes, comme des prêtresses à peine vivantes. Des étoffes magnifiques, tombant droit comme des camails, s'agrafaient très haut sous leur menton; elles ne bougeaient pas, se contentant de darder, sur les uns ou les autres, leurs yeux lourds d'appel et d'attente. Oui, on sentait bien, à les voir cette fois, qu'en effet il n'y avait pas que des prostituées chez les filles de leur tribu, mais plutôt des incompréhensibles, formées ainsi par de longues hérédités distinctes, et capables même parfois d'être nobles...[8].
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Mais voici qu'un disque large et rouge plongeait là-bas derrière la ligne des sables. C'était l'instant où le désert pâlit si étrangement et si vite, blêmit comme un grand linceul avant qu'aucune pâleur ait commencé de paraître au ciel toujours teinté de cuivre et d'or. C'était l'heure du Moghreb, et, du haut d'un petit dôme en boue séchée, un chant qui faisait frissonner s'éleva dans l'air, dominant toutes choses, une voix qui tenait à la fois du son des orgues célestes et du glapissement des chacals.
Le muezzin répétait aux quatre vents le nom d'Allah, et les nomades choisissaient des places pour se prosterner, le front dans la poussière.
Alors, en silence, toutes les Ouled-Naïlia, prises de respect, elles aussi, s'enfuirent, les yeux baissés, disparurent un instant au fond des tanières,—pour laisser les hommes prier.
L'ADIEU DE PARIS
AU GÉNÉRAL GALLIENI
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Paris, 2 juin 1916.
Hier, dans l'apparat et la magnificence, s'en est allé ce général aux allures simples, qui était si insouciant de la pompe et des grandeurs. Il avait succombé, bien moins à un mal en somme très curable, qu'à une continuelle et terrible tension d'esprit survenant au déclin de sa vie, alors qu'il lui aurait fallu du repos, après s'être si noblement dépensé au service de la France, dans les climats les plus meurtriers du monde.
Chargé de sauver Paris, il avait accompli en silence son œuvre écrasante, s'enfermant beaucoup à travailler seul dans une salle austère qui—au lendemain des batailles de la Marne, où il avait pris la grande part que l'on sait—était devenue sa tour d'ivoire. Ayant eu l'honneur de servir une année sous ses ordres, si souvent je l'ai vu là, dans ce bureau qui n'avait guère pour meubles que des tables de bois blanc, couvertes de papiers et de cartes d'état-major! Penché sur ces cartes déployées, il traçait les dessins bleus ou rouges, qui étaient pour ainsi dire les premières fixations de sa très savante stratégie;—et tout cela ensuite, sous sa pression énergique, se matérialisait fiévreusement en ces lignes de défense, batteries, tranchées, entrelacs de fils barbelés, qui, au su de l'ennemi, transformèrent le département de la Seine en une imprenable citadelle. N'attendant rien en retour, ne désirant rien d'autre que de faire son devoir jusqu'à la mort, il ouvrait difficilement sa porte, se défendait contre toute publicité, restait dédaigneux de toutes distinctions nouvelles,—et certes, il n'eût jamais songé à cette manifestation d'hier, que la population de Paris, par sa présence et son recueillement, est venue entourer d'une grandeur d'apothéose... Mais le sens populaire, qui s'égare si souvent dans ses haines, ne se trompe presque jamais quand il s'agit de remercier, de bénir; et ces foules, sur son passage, s'étaient convoquées d'elles-mêmes.