Mars 1914.

C'est un contresens, n'est-ce pas, cela semble une gageure, de m'avoir demandé,—à moi, qui suis tout ce qu'il y a de plus réactionnaire et même aux trois-quarts bédouin,—de m'avoir demandé, dis-je, de prendre la parole, le premier, ici, dans cette salle destinée à entendre de beaux discours sur des questions ultra-modernes, sur le féminisme, le futurisme, ou sur cette course au détraquement et à la souffrance que les naïfs appellent le progrès.

Vous imaginez donc avec quelle horreur j'avais refusé d'abord. Mais voici, j'ai cru réentendre tout à coup une voix lointaine, celle d'une jeune morte qui repose là-bas en Orient, et la voix m'implorait en ces termes—que je vais lire, pour être plus sûr de n'y rien changer:

La lettre est datée de 1906.

Aurez-vous bien senti la tristesse de notre vie? Aurez-vous bien compris le crime d'éveiller des âmes qui dorment et puis de les briser si elles s'envolent, l'infamie de réduire des femmes à la passivité des choses?... Dites-le, vous, que nos existences sont comme enlisées dans du sable, et pareilles à de lentes agonies... Oh! dites-le! Que ma mort serve au moins à mes sœurs musulmanes! J'aurais tant voulu leur faire du bien quand je vivais!... J'avais caressé ce rêve autrefois, de tenter de les réveiller toutes... Oh! non, dormez, dormez, dormez, pauvres âmes. Ne vous avisez jamais que vous avez des ailes!... mais celles-là qui déjà ont pris leur essor, qui ont entrevu d'autres horizons que celui du harem, oh! Loti, je vous les confie; parlez d'elles et parlez pour elles. Soyez leur défenseur dans le monde où l'on pense. Et que leurs larmes à toutes, que mon angoisse de cette heure, touchent enfin les pauvres aveuglés, qui nous aiment pourtant, mais qui nous oppriment!...

Donc, j'ai cédé à la voix de la jeune morte,—et, puisque, dans cette salle, on doit parler de la femme,—de la femme en mal d'évolution et de vertige,—je parlerai de la femme turque, dont l'évolution en ce moment bat son plein.

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Mais, avant de commencer, voudrez-vous bien, mesdames, me pardonner une petite digression, qui n'a rien à voir avec le sujet, qui ne sera pas flatteuse peut-être, mais qui m'est inspirée irrésistiblement par votre aspect d'ensemble?

Si cette réunion, là devant moi, était composée de femmes orientales, il s'en exhalerait une impression de tranquille et charmant mystère; ce serait un vrai repos pour les yeux; les costumes aux plis discrets, très enveloppants, auraient parfois, il est vrai, d'éclatantes couleurs de soleil; à côté des austères «tcharchafs», il y aurait des «mechlas», tous lamés d'or, les uns rouges, les autres bleus, les autres verts; mais chaque femme serait, des pieds à la tête, drapée dans une même étoffe, d'une même nuance, sans ces mille petits ornements bigarrés, ingénieux et drôles, qui font papilloter les yeux du plus loin que l'on vous regarde. Et puis surtout, les têtes seraient uniformément enveloppées de voiles aux plis archaïques, laissant peu voir les visages, découvrant surtout les grands yeux; tout l'ensemble aurait l'air baigné de paix et d'harmonie.