Tandis que, vue d'un peu haut, comme je suis placé, cette petite houle de têtes follement emplumées me rappelle,—oh! pardon, j'ose à peine continuer,—me rappelle, disais-je, ce que l'on m'a montré une fois dans le Far-West du Nouveau Monde: un meeting de Peaux-Rouges qui venaient de se parer pour la danse du scalp!... Mais oui, mesdames... Et encore, ces êtres primitifs, mais assez pondérés (qui étaient, je crois, des Sioux), avaient-ils arrangé leurs plumets avec un certain goût de la régularité et de la symétrie, tandis que, dans la façon dont les modistes vous obligent à placer les vôtres, ceux-ci piqués au bout d'un petit bâton, ceux-là tout de travers sur l'oreille, ou bien en saule pleureur sur la nuque,—il y a certainement un léger grain de névrose ou même de folie...

Pour finir ma digression, permettez-moi de vous dire une chose plus mélancolique: je distingue sur vos chapeaux d'innombrables aigrettes, d'innombrables touffes de Paradis, et je songe à tous ces massacres sans pitié dont vous êtes la cause, à toutes ces tueries pour vous plaire, que des chasseurs ne cessent de perpétrer, là-bas, jusqu'au fond des forêts de la Guyane ou des îles de la Sonde. Pauvres petits êtres ailés, inoffensifs et charmants qui, dans moins d'un demi-siècle, grâce à vous, n'existeront plus nulle part, et dont quelques variétés, des plus merveilleuses, ont déjà disparu sans retour!...

Quelle inquiétude, n'est-ce pas, quel sacrilège et quel crime, d'avoir ainsi rejeté au néant toute une espèce, que nul ne pourra jamais recréer sur terre! Et quel problème cela conduit à frôler, quand alors on se demande par qui et pourquoi ces ailes, ces plumes avaient été imaginées et peintes d'aussi rares couleurs!... Mesdames, je vous demande grâce pour les oiseaux; vous serez tout aussi jolies, je vous assure, et d'aspect moins cruel, quand vous n'aurez pas ces débris de leurs pauvres petits cadavres étalés sur vos têtes!...

Je m'excuse encore et je reviens aux femmes turques,—non sans avoir constaté, avec regret, que le rêve de quelques-unes d'entre elles, déjà un peu déséquilibrées par votre exemple, serait, hélas! d'oser se coiffer comme vous.

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Commençons par les aïeules, dont quelques-unes, au fond des harems, vivent encore, vêtues des lourdes soies d'autrefois, un petit turban de mousseline posé sur leur chevelure blanche. Ce sont les tout à fait inconnaissables pour nous, celles qui n'ont jamais appris nos langues d'Occident, celles que jadis, au temps de ma prime jeunesse, il m'arrivait de rencontrer la nuit, en mystérieux groupes de fantômes, marchant à la lueur du fanal de cuivre que portait un eunuque à bâton, dans les rues du grand Stamboul, alors silencieux et sombre, oppressant d'être si fermé et si noir. Celles-là, depuis des siècles, n'avaient pas évolué; sans répondre cependant au type que l'on s'imagine encore chez nous de l'odalistique oisive et trop grasse, fumant son éternelle cigarette et mangeant ses éternelles sucreries, elles étaient de tranquilles et satisfaites recluses, jouant du luth et de la viole, disant des poésies persanes, ou bien, à travers les grilles de leurs fenêtres, contemplant le monde extérieur.—Et c'était si beau, en ce temps-là, ce qu'il leur était donné de contempler! C'était si beau avant que nos fumées et nos ferrailles eussent commencé de l'enlaidir, ce décor de l'Orient, avec les mosquées, les fontaines et le Bosphore ou la Marmara que sillonnaient les voiliers aux poupes relevées en château!—Etaient-elles malheureuses, ces Turques d'autrefois, malheureuses et tourmentées comme leurs petites-filles ou comme nos Françaises d'aujourd'hui? Je ne le pense pas. D'ailleurs, elles avaient des devoirs sacrés à remplir, on leur confiait un rôle grave, un sacerdoce dans la vie: l'éducation de leurs enfants, et elles étaient des mères admirables, d'ailleurs tellement respectées,—oh! bien plus encore que les mères de chez nous,—tellement écoutées, qu'elles laissaient sur leurs fils une empreinte qui ne s'effaçait plus. Elles préparaient ces hommes, les vrais Turcs d'autrefois,—je prie de ne pas confondre Turc avec Levantin, ni même avec Ottoman,—les vrais Turcs d'autrefois, dis-je, qui, avant les contacts trop prolongés avec nous, ne s'écartaient jamais des traditions de loyauté à toute épreuve, de noblesse, de bravoure et de courtoisie.

Le seul côté douloureux de la vie de ces aïeules était l'incessante introduction dans le ménage d'épouses nouvelles à mesure que vieillissaient les anciennes. Mais les caractères sont là-bas plus passifs et plus doux qu'en France, au dehors du moins; entre elles, toutes ces femmes d'un même maître devaient toujours se donner le nom de sœurs, et le plus souvent se supportaient sans trop d'amertume, quelquefois même s'aimaient fraternellement. Et puis c'était l'usage immémorial; on y était préparé. Je ne crois donc pas qu'il y eut là de trop terribles sujets de souffrance. Non, mais le plus fâcheux, c'est que cette quantité de sœurs donnait, dans les familles, à la génération suivante, un véritable encombrement de belles-mères,—car elles devenaient toutes belles-mères pour les épouses des fils du maître, quels qu'ils fussent. Et je me souviens qu'un jour une dame turque déjà âgée, fille d'un pacha très vieux jeu, se plaignait à une plus jeune, en visite chez elle, d'avoir eu trente-deux belles-mères,—ni plus ni moins, si je ne me trompe,—toutes enterrées aujourd'hui à des kilomètres les unes des autres, en différents cimetières de Stamboul, ce qui la mettait dans l'obligation, tous les ans, à certaine date qui correspond à notre fête des morts, de se lever dès l'aube, pour avoir le temps dans sa journée de dire une prière sur la tombe de chacune d'elles, ainsi que l'usage le commande.

—Hélas! lui répondit en riant la jeune visiteuse, trente-deux belles-mères mortes, c'est une charge, en effet; mais qu'est-ce que je dirai donc, moi, qui n'en ai encore que sept, c'est vrai, mais toutes en vie!...

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Ensuite parurent les grand'mères et les mères de ces petites fleurs de serre chaude qui sont les dernières venues de la race des Osmanlis. Déjà un peu imbues d'idées occidentales, ces mamans qui frisent aujourd'hui la cinquantaine ou la soixantaine, ces femmes qui mirent au monde les petites orchidées d'aujourd'hui; déjà tout à fait affranchies de l'immuable costume ancien, sauf, bien entendu, pour sortir, déjà lisant nos livres, et s'essayant à parler nos langues. Je garde le portrait de l'une d'elles, daté de 1880; adorablement jolie en ce temps-là, elle avait commis cette faute d'Islam (pour l'époque) de se faire photographier, et m'avait envoyé l'image avec cette dédicace: «La première Turque qui ait lu Aziyadé». C'était signé d'un nom de chat, ou plutôt d'un nom de chatte: «Tékir», qui équivaut là-bas au «Moumoutte» de chez nous. Des années plus tard, en 1904, j'ai pu rencontrer la dame, si longtemps inconnue; encore belle, avec ses cheveux teints, elle était en révolte ouverte contre la séquestration des harems, contre toutes les traditions islamiques, et s'affichait volontiers libre penseuse, même athée. Plus tard encore, vers 1911, je la retrouvai agonisante après une maladie longue et cruelle; par un retour complet en arrière, elle maudissait l'Occident et cherchait à ressaisir sa foi perdue; dans sa chambre, elle voulait toujours des prêtres récitant des prières de l'Islam, et elle envoyait bénir son linge chez les derviches guérisseurs.