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Passons maintenant à celles que j'appelais tout à l'heure les petites orchidées. Oh! combien déroutantes, diverses et imprévues, ces très jeunes!

De même que les terrains vierges, soumis à une culture intensive, font éclore en hâte des fleurs agrandies ou étranges, de même ces jeunes têtes, issues d'une longue série de cerveaux que personne ne fatigua jamais, s'assimilent presque trop aisément toutes les connaissances humaines, sciences, philosophies, littératures ou musiques. Il en résulte, en général, des petites créatures savantes qui, sans cesser d'être prime-sautières et délicieuses, rendraient des points à nos agrégées. Par exception, il en résulte aussi quelques déséquilibrées, capables de tout chavirer et de devenir les plus violentes suffragettes. Je connais même un cas où l'éducation, opérant à rebours de tous les présages, a donné une petite réactionnaire farouche, qui se voile plus impénétrablement, refuse de parler aucune langue des infidèles et n'admet que la littérature turque, arabe ou persane. Et ce qu'elles sont gentilles, éveillées, pleines de surprises, toutes ces petites nouvelles venues, plutôt trop instruites à mon gré! Ce qu'elles sont élégantes aussi, et fines dans leurs robes parisiennes, ou même sous leur sombre «tcharchaf» pour la rue! Un de leur grand charme, sans doute, c'est qu'en y regardant de près, on retrouve en elles sous ce prodigieux vernis de modernisme, des Orientales quand même, qui lisent Hafiz et Sâadi, et qui le soir disent leur prière en arabe, avant de s'endormir sous un verset du Coran accroché au mur comme un tableau.

Si tant de connaissances subversives ont cependant un peu ébranlé la foi dans leurs âmes de transition, elles leur ont laissé, comme à leurs aînées, l'ardent amour de la patrie; pendant la guerre balkanique, toutes les femmes turques, jeunes ou vieilles, ont eu des exaltations sublimes et des dévouements sans bornes, donnant tout, leur argent, leurs bijoux, leurs fourrures, soignant les blessés et poussant les hommes aux résistances suprêmes.

Du reste, l'horrible tuerie a eu pour résultat d'émanciper beaucoup d'entre elles, de leur ouvrir quantité de carrières où elles peuvent gagner leur pain sans le secours des hommes tombés en massé sur les champs de bataille; elles étaient déjà professeurs dans les lycées: les voici infirmières dans les hôpitaux, directrices dans les ouvroirs. Il paraît même que, depuis mon dernier séjour en Turquie, elles viennent d'être admises, horreur!... dans les téléphones, ce qui m'a d'abord semblé la fin de tout! A bien réfléchir, cependant, c'était tout indiqué pour elles, ces emplois d'invisibles ne travaillant qu'au bout d'un fil tendu; mais non, je n'arrive pas encore à me représenter ces petites fonctionnaires qui, leur service fini, quittent le bureau sous la forme de fantômes noirs sans visage.

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Ce sont les femmes surtout, on le sait, qui, pour essayer de s'affranchir, ont fait la grande révolution de Turquie. Or, voici à quoi se résumaient à peu près les justes revendications de ces insurgées, de celles du moins qui ont assez de bon sens et de goût pour ne pas désirer quitter le voile. D'abord le droit de voyager, de venir en Occident, et là elles ont déjà gain de cause. Ensuite le droit de recevoir des hommes dans leur salon et de converser avec eux; ce deuxième point est à peu près accordé, bien que tacitement. Et enfin le droit de choisir elles-mêmes leur époux; cela, elles l'obtiendront bientôt, sans doute, et alors se déclareront pour un temps satisfaites.

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Il y a une quinzaine d'années à peu près, le sultan Abdul-Hamid, qui semblait cependant la figure ressuscitée d'un khalife des temps passés, avait déjà lui-même donné l'exemple de cette tolérance en autorisant sa fille chérie à prendre le mari qu'elle choisirait. Ce fut, du reste, un sinistre mariage, qui finit en tragédie. Je vais dire les détails de cette histoire peu connue, tels qu'ils m'ont été contés et affirmés par des officiers de la Cour. On sait qu'Abdul-Hamid avait détrôné son frère, le sultan Mourad, et le tenait enfermé dans le merveilleux palais de marbre de Tcheragan, où il mourut après vingt-huit ans de captivité. Mourad avait une fille, Khadidjé-Sultane, du même âge que celle du souverain régnant, et les deux jeunes cousines étaient devenues inséparables.—Je me souviens d'avoir une fois vu passer, dans sa voiture aux glaces fermées, cette Khadidjé-Sultane, fille de l'impérial captif, et son voile transparent m'avait révélé sa beauté, qui fut célèbre dans les harems; le temps d'un éclair, j'avais entrevu ses grands yeux noirs, un peu terribles, des yeux d'aigle comme en ont la plupart des princes de la dynastie d'Osman, et sa blonde chevelure de Circassienne, tout en or.—Pour les dames de la cour d'Abdul-Hamid, l'étiquette voulait qu'elles fussent toujours en tenue de gala, robes décolletées, de chez nos plus grands faiseurs; des nuances claires, des bleus, des roses, et beaucoup de fleurs au corsage. Mais Khadidjé-Sultane, la fille du prisonnier, sous prétexte de faire valoir ses blonds cheveux, s'obstinait à ne se vêtir que de noir, sans un ornement sur sa toilette à longue traîne; si j'avais été le souverain, peut-être me serais-je ému de cette étrangeté funéraire...

Le jour même où Abdul-Hamid maria sa fille préférée avec le fiancé qu'il lui avait permis de choisir, il voulut marier aussi sa nièce, la jeune sultane en deuil, et lui désigna un époux qui, paraît-il, avait tout pour plaire, même la beauté.