En Turquie, un prince du sang n'a le droit d'épouser qu'une princesse ou une esclave. Mais une princesse peut se marier avec un homme de haute condition quelconque, tout en conservant ses titres et ses droits d'Altesse impériale; c'est ainsi qu'en ce moment même, Enver pacha épouse une nièce de Sa Majesté Mahomed V.
Pour les deux nouveaux couples, unis le même jour, Abdul-Hamid avait fait bâtir des palais pareils, qui sont restés là, frais et charmants, au bord du Bosphore. Entre cousins germains, autant qu'entre frères, on a le droit de se voir, et, comme les jardins communiquaient, ces jeunes ménages vivaient presque ensemble.
Alors, la belle sultane en vêtements noirs qui, depuis l'enfance, ne rêvait qu'au moyen de venger son père en frappant son oncle, résolut d'atteindre ce dernier au cœur, en lui enlevant l'enfant qu'il adorait. Elle joua donc de sa beauté pour affoler d'amour le mari de sa cousine, et, dès qu'elle lui vit la tête assez perdue, elle vint lui dire: «C'est bien simple; empoisonnez votre femme, j'empoisonnerai mon mari, et je promets de vous épouser. Mais commencez, n'est-ce pas. Voici un poison à donner chaque jour par goutte; il est lent et sûr et ne laisse pas de trace». La jeune sultane condamnée ne tarda pas à dépérir, malgré le désespoir du souverain, qui réunissait autour d'elle les plus éminents docteurs,—jusqu'au moment où une lettre de la meurtrière à son complice fut saisie par des espions, et portée au palais d'Yeldiz.
Abdul-Hamid fit aussitôt appeler sa nièce. Elle comprit. Être appelé à Yeldiz avait en ce temps-là une signification infiniment redoutable. Elle fit ses adieux à ceux qu'elle aimait, revêtit ses plus beaux atours sombres, commanda d'atteler sa plus belle voiture et partit escortée de laquais et d'eunuques. C'est ainsi, hautaine et magnifiquement parée, qu'elle franchit les portes terribles, et, comme tant d'autres, mandés là avant elle, on ne la vit sortir jamais.
Justice avait été faite, dans le mystère et le silence, à la mode effarante d'Yeldiz, et personne, bien entendu, n'osa s'enquérir, personne même n'osa plus prononcer son nom, qui parut s'être effacé soudain de toutes les mémoires.
J'ai rapporté cette histoire parce qu'elle m'a paru typique. Il en allait ainsi sous le règne de ce sultan, qu'on appelait le Sultan rouge, mais qui fut quand même une grande figure, et que j'ai des raisons personnelles de défendre, presque d'affectionner, si monstrueux que cela puisse paraître aux non-initiés qui m'entendent.
Je ne conteste pas, il va sans dire, qu'une oppression émanait de son seul voisinage; on ne prononçait son nom que tout bas et en tremblant. Dans une zone de quelques centaines de mètres, le long de son immense enclos gardé par des milliers de soldats en armes, il fallait faire silence dès la tombée de la nuit; pas de musiques, pas de chants, pas de réunions du soir, pas trop de lumières non plus; sur ces entours trop immédiats, on sentait planer de la mort...
Quand même, je ne puis me rappeler sans sourire comment les petites frondeuses d'alors, au courant du coup d'État projeté, le désignaient entre elles, tout en baissant la voix; c'était un diminutif de son nom, dans la manière de vos apaches parisiens qui disent, paraît-il, Gugusse ou Totor. Il fallait entendre avec quelle haine elles prononçaient cela, et en même temps avec quelle ironie, cependant terrifiée, et c'était d'une drôlerie stupéfiante, dans ces bouches d'Orientales, à travers le voile austère: elles l'appelaient Dudul!
C'était hier ce drame des deux sultanes, et on dirait presque un conte d'autrefois, tant la Turquie a marché vite depuis sa révolution.
Autour du palais actuel, plus de farouches murailles, plus de soldats: des plates-bandes de fleurs. Les portes sont ouvertes, accueillantes, et le nouveau sultan maître du logis vous rassure dès l'abord par son regard de bienveillance et de bonté.