Ah! on vient, me réclamer ma «feuille d'entrée», un questionnaire que chacun doit remplir avant d'être admis à poser le pied sur le sol d'Amérique. Moi qui avais oublié! En hâte je griffonne mes réponses. Un peu stupéfiantes, les questions: «Etes-vous anarchiste? Etes-vous polygame? N'êtes-vous pas idiot? N'avez-vous jamais donné de signes d'aliénation mentale? Possédez-vous plus de cinquante dollars de patrimoine? Combien de condamnations avez-vous subies? etc...» De telles précautions témoignent du juste souci qu'ont les Américains de ne pas admettre chez eux les hôtes «non désirables» (undesirables),—et nous devrions bien en faire autant à Tunis, pour les émigrants que nous envoie chaque jour l'Italie.—C'est égal, ce formulaire suranné est un peu naïf car si l'on était idiot ou maboul, il est probable qu'on n'en conviendrait pas, surtout par écrit.

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Deux ou trois heures plus tard, après d'interminables formalités de douane et des batailles sur les docks contre des journalistes armés de kodaks, je me trouve enfin au centre de New-York, confortablement installé et très haut perché dans un hôtel à je ne sais combien d'étages, où fonctionnent de prodigieux ascenseurs. Je domine de mes fenêtres la plupart des bâtisses d'alentour, où tout est rouge, d'un rouge sombre tirant sur le chocolat. Murs de briques rouges. Toits en terrasses, sans tuiles bien en tendu, mais couverts de je ne sais quel «imperméable» peint en rouge,—et ce sont des promenoirs pour les habitants, leurs chiens et leurs chats; des messieurs en bras de chemise (car il fait très chaud, une chaleur mouillée de Gulf-Stream) y lisent les journaux à dix pages, des ménagères y battent leurs tapis ou bien y font sécher leurs lessives. Au-dessus des toits, un peu partout, s'élancent des charpentes en fer pour soutenir en plein ciel les grandes lettres des affiches-réclames, ou bien pour élever, comme à bout de bras, les énormes tonneaux peints en rouge qui contiennent les provisions d'eau en cas d'incendie. Trop de choses en l'air, vraiment, trop de ferrailles, trop d'écritures zigzaguant sur les nuages. Et çà et là, auprès ou au loin, des gratte-ciel se dressent isolés—sortes de maisons-asperges, pourrait-on dire—qui font mine d'épier avec indiscrétion tout ce qui se passe alentour. D'en bas m'arrive un continuel vacarme; en plus des autos comme à Paris, c'est le Métropolitain qui fonctionne sur de bruyantes passerelles en fer, à hauteur de premier ou de deuxième étage; sans trêve, les trains se poursuivent ou se croisent. Et il y en a d'autres en dessous, qu'on entend rouler comme des ouragans dans les profondeurs du sol. C'est la ville de la trépidation et de la vitesse!

Regardés de mes hautes fenêtres, les passants me semblent tout écrasés et courtauds. Les femmes, avec la mode actuelle, disparaissent sous leur chapeau trop large, ressemblent à un disque où des plumets s'agitent. Et, au milieu de ces gens empressés qui cheminent le long des trottoirs, de tout petits êtres décrivent des courbes folles: des «enfants à roulettes», qui, déjà pris d'une frénésie d'aller vite, font du skating éperdument sur l'asphalte.

Quatre heures, le moment où j'avais fait dire à des journalistes que je les recevrais. Et il m'en arrive un, puis deux, puis dix, puis vingt, puis trente!... Tous ont l'abord courtois et cordial, et bien volontiers je leur tends la main. Mais où donc les mettre? Mon salon n'a plus assez de chaises; qu'on ouvre ma chambre à coucher, on en fera asseoir sur mon lit; pour les occuper, qu'on leur offre des cigarettes!

Et je suis sur le banc des accusés, au milieu de tout ce monde. Un seul parle français et traduit aux autres mes paroles ahuries, qui sont aussitôt notées sur des carnets. «Qu'est-ce qu'il a dit? Qu'est-ce qu'il a dit?» Je n'aurais jamais cru que mes reparties, généralement ineptes, pourraient être si précieuses.

—«Mon cher maître, voulez-vous d'abord nous exposer ce que vous pensez des femmes américaines.»

—«Moi! Mais rien encore: je n'ai pas eu le temps de sortir, je n'en ai vu qu'une seule, une femme de chambre rencontrée dans l'ascenseur, et c'était une négresse!»

—«Bien. Écrivez: M. Pierre Loti diffère son jugement et demande à réfléchir.»

A l'instant même, en voici deux qui font leur entrée, deux Américaines, demoiselles journalistes, le kodak au cran de sûreté. Elles ont l'air intelligent, éveillé, gracieux et d'ailleurs très comme il faut. Je les fais asseoir à mes côtés; l'une d'elles s'excuse d'être encore en tenue de voyage: c'est qu'elle arrive à peine du Congo, où elle était allée chasser le rhinocéros... Et l'interrogatoire continue. La littérature, l'hygiène, la politique, la religion, et l'économie sociale, tout y passe. Quelle haute idée ont-ils donc de mon omnicompétence, pour enregistrer avec tant de soin mes plates réponses: