—«Mon cher maître, êtes-vous d'avis que la convention de Genève autorisera l'emploi des aéroplanes militaires? Mon cher maître, êtes-vous partisan de la castration pour les assassins, qu'un de nos philanthropes vient de proposer?»
Les deux gentilles misses parlent français. Leurs questions particulières s'entre-croisent avec celles de l'interprète général. Et bientôt c'est le plus étourdissant des coq-à-l'âne, où se heurtent la réélection de M. Fallières, les suffragettes, la castration des assassins, la représentation proportionnelle et les randonnées du rhinocéros. Que va-t-il sortir de ce tohu-bohu, et quel effet d'ensemble cela donnera-t-il, en imprimé, dans les journaux de cette nuit?...
Mais j'avais pensé que ce serait assommant, et au contraire! C'est d'ailleurs si nouveau pour moi, qui, en France, ne reçois jamais un reporter, c'est si imprévu, si drôle, et ils ont si bonne grâce, que vraiment je m'amuse.
Quand ils sont tous partis, les grandes lettres que j'aperçois par mes fenêtres, les grandes lettres dans le ciel, commencent à éclairer le brumeux et lourd crépuscule, chaque inscription prenant feu d'un seul coup, l'une en rouge, l'autre en bleu, l'autre en vert; ce sont des réclames lumineuses et clignotantes; New-York en est couvert et on m'a bien recommandé d'aller le soir admirer dans les rues cette féerie quotidienne.
A neuf heures donc, je descends me mêler à la foule, sur les larges trottoirs de Broadway. Malgré les costumes parisiens des femmes, malgré les «complets» et les horribles «melons» pareils aux nôtres, ce n'est pas la foule de Paris; les allures ont je ne sais quoi de plus décidé, de plus volontaire, de plus excentrique aussi. Et quel méli-mélo de toutes les races! On reconnaît au passage des Japonais, des Chinois tondus à l'européenne, des Grecs, des Levantins, des Scandinaves aux cheveux pâles.—Quelqu'un du pays me disait ce soir: «New-York n'est pas encore tout à fait l'Amérique, il n'en est plutôt que le seuil, où s'arrêtent d'abord en débarquant les foules disparates qui nous viennent d'Europe. A la seconde génération, quand tous ces gens se sont mêlés, croisés, nous voyons naître alors de vrais Américains qui ont une cohésion parfaite et l'amour de leur patrie nouvelle, vérifiant la devise «e pluribus unum». Ceux-là se fixent plus volontiers dans nos villes de l'intérieur, où il faut aller pour se sentir vraiment aux États-Unis, et voir la race entreprenante et forte, rajeunie comme un arbre taillé, qui résulte du mariage de toutes ces énergies».—Beaucoup de femmes élégantes, sur les trottoirs de Broadway, et beaucoup de très belles, du moins quand elles ne sont pas crûment éclaboussées par de blêmes soleils électriques leur donnant des teints de cadavres; mais trop de négresses, en vérité; à chaque instant, sous quelque grand chapeau garni de roses, passe une figure toute noire. Les opulentes boutiques, les étalages derrière d'immenses glaces, sont comme le long de nos boulevards. Mais l'électricité qui ruisselle ici, qui règne en souveraine, est mille fois plus agressive que chez nous; il semble que tout vibre et crépite sous l'influence de ces courants innombrables, dispensateurs de la force et de la lumière; on est comme électrisé soi-même et un peu frémissant. Mon Dieu, que de bruit dans Broadway! Presque sans trêve, il faut se résoudre a entendre courir en vertige au-dessus de sa tête, sur les vibrantes passerelles de ferrailles, des files de wagons-monstres, bondés de monde et étincelants de feux. En revenant d'ici, Paris va me sembler une bonne vieille petite ville arriérée et calme, aux maisonnettes basses; d'ailleurs aucune de ses illuminations du 14 juillet n'approche des fantasmagories qui, les soirs quelconques, se jouent à New-York. Partout des lumières multicolores, qui changent et scintillent, formant et déformant des lettres; elles dégringolent en cascade du haut en bas des maisons, ou traversent les voies comme des banderoles tendues. Mais c'est en l'air surtout qu'il faut regarder—malgré le fracas souterrain des trains express qui vous feraient baisser instinctivement les yeux vers le sol—c'est en l'air, au faîte des extravagantes bâtisses, au-dessus des toits; là sont les réclames lumineuses, qui remuent par des trucs nouveaux, les visions qui dansent. Un marchand de je ne sais quoi a surmonté sa boutique d'une course de chars romains où l'on voit des chevaux gigantesques agiter avec frénésie leurs pattes de feu. Un marchand de parapluies a érigé une bonne femme qui gesticule avec son ombrelle ouverte. Un marchand de mercerie exhibe un énorme chat, tout en feu jaune, qui dévide un peloton de feu rouge et s'entortille avec le fil. Un marchand de brosses à dents, le plus cocasse de tous, fait gigoter dans le ciel un diablotin qui roule des prunelles de feu vert, en brandissant de chaque main une brosse de 10 mètres de long... Vite, vite, les apparitions se dessinent, se démènent, s'effacent, reviennent, vite, si vite que le regard se trouble à les suivre. Et de temps à autre, au bout d'un gratte-ciel non éclairé, qui montait invisible dans l'atmosphère de brume et de fumée, quelque affiche géante, que l'on dirait suspendue comme une constellation, éclate en feu rouge, vous martèle un nom dans l'esprit, et se hâte de s'éteindre. Tout cela, pour ma mentalité d'Oriental, est déroutant et même un peu diabolique; mais c'est si drôle et en même temps si ingénieux, que je m'amuse et presque j'admire...
Ce que je vais raconter de ma première nuit de New-York fera sourire les Américains; aussi bien est-ce dans ce but que je l'écris. Dans un livre du merveilleux Rudyard Kipling, je me rappelle avoir lu les épouvantes du sauvage Mowgli la première fois qu'il coucha dans une cabane close: l'impression de sentir un toit au-dessus de sa tête lui devint bientôt si intolérable, qu'il fut obligé d'aller s'étendre dehors à la belle étoile. Eh bien! j'ai presque subi cette nuit une petite angoisse analogue,—et c'étaient les gratte-ciel, c'étaient les grandes lettres-réclames au-dessus de moi, c'étaient les grands tonneaux rouges montés sur leurs échasses de fonte; trop de choses en l'air, vraiment, pas assez de calme là-haut. Et puis, ces six millions d'êtres humains tassés alentour, ce foisonnement de monde, cette superposition à outrance oppressaient mon sommeil. Oh! les gratte-ciel, déformés et allongés en rêve! Un en particulier (celui du trust des caoutchoucs, si je ne m'abuse), un qui surgit là très proche, un tout en marbre qui doit être d'un poids à faire frémir! Il m'écrasait comme une surcharge, et parfois quelque hallucination me le montrait incliné et croulant...
C'est dimanche aujourd'hui; le matin se lève dans une brume lourde et moite; il fera une des chaudes journées de cette saison automnale qu'on appelle ici «l'été indien». Sur New-York pèse la torpeur des dimanches anglais et, dans les avenues, les voitures électriques ont consenti une trêve d'agitation. Rien à faire, les théâtres chôment et demain seulement je pourrai commencer à suivre les répétitions du drame qui m'a amené en Amérique. Mais dans le voisinage, tout près, il y a Central-Park, que j'aperçois par ma fenêtre, avec ses arbres déjà effeuillés; j'irai donc là, chercher un peu d'air et de paix.
Central-Park est comme un bois de Boulogne ouvert en pleine ville, avec des allées pour les cavaliers, des allées pour les autos, d'immenses prairies pour le football, et des recoins presque solitaires pour les idylles. Les feuillages sont les mêmes qu'en France, mais flétris par un plus précoce automne après un été plus brûlant. Çà et là des blocs de rochers noirs se lèvent, comme s'ils avaient crevé les pelouses, et c'est le sol même de New-York qui reparaît à nu, ce sol dur et homogène qui a favorisé la hardiesse des maisons à trente ou quarante étages, écrasantes de lourdeur. Le parc est tellement grand que parfois on se croirait en pleine campagne, si toujours un ou deux gratte-ciel dans le lointain n'élevaient au-dessus de la cime des arbres leurs têtes indiscrètes, semblables à des maisons chimériques du pays de Gulliver... Les gens élégants doivent avoir fui la ville, car je ne rencontre aujourd'hui que des petits bourgeois endimanchés, des «enfants à roulettes», d'austères vieilles misses à lorgnon qui doivent être des institutrices. Et solitairement je vais m'asseoir au bord d'une allée.
A peine suis-je là qu'un bruit très léger me fait tourner la tête. A côté de moi, sur mon banc, un amour de petit écureuil gris vient de bondir et il me regarde en faisant le beau, debout sur son arrière-train, relevant sa belle queue de chat angora... Oh! en voici un second, plus hardi encore, qui saute sur mes genoux! J'en aperçois aussi qui courent sur l'herbe ou qui jouent dans les branches.—Et c'est une des choses gracieuses et touchantes de New-York, cette tribu de petits êtres libres qui a pris possession de Central-Park et que tout le monde protège; on leur bâtit des maisonnettes de poupée sur les arbres, les promeneurs leur apportent des bonbons et des graines qu'ils viennent manger à la main; rien ne les effraie plus, ni le galop des cavaliers, ni le bruit de ces «enfants à roulettes», aussi gentils et effrontés qu'eux-mêmes, qui font du skating sur l'asphalte de tous les sentiers.
Le déclin du jour amène pour moi d'intolérables mélancolies dans ce parc d'automne, au milieu de cet humble petit monde du dimanche, qui est si hétéroclite et qui m'est si inconnu; au-dessus des bosquets d'ombre, les lointains gratte-ciel, rougis à la pointe par le soleil couchant, me donnent une impression d'exil que je n'avais jamais éprouvée, même en plein désert; les écureuils gris, par précaution contre les chats qui vont bientôt rôder, remontent dans leurs maisonnettes suspendues; le crépuscule commence à m'étreindre, et j'ai envie de m'enfuir vers les rues plus animées où je coudoierai plus de monde. Je ne sais si déjà je m'américanise, mais je sens ce soir qu'il me faut du mouvement et du bruit.