En somme si, au premier abord, pour l'Oriental obstinément arriéré que je suis, l'Amérique ne pouvait que sembler effarante—en tant que chaudière gigantesque où, pour créer du nouveau, se mêlent et bouillonnent tumultueusement les génies de tant de races diverses—si l'Amérique m'est restée jusqu'à la fin peu compréhensible, avant de la quitter j'ai pourtant senti qu'elle était quand même et surtout le pays de la pensée chaleureuse, de la franche hospitalité et du bon accueil. Elle est en plein vertige, c'est incontestable, vertige de vitesse, d'innovations, de téméraires industries. Mais il y a vertige et vertige, comme il y a ivresse et ivresse. Suivant une locution populaire, les uns ont le vin gai, les autres le vin triste, ou le vin batailleur. Eh bien, tandis que la Germanie a le vertige homicide et féroce, on peut assurément dire que l'Amérique l'a amusant et aimable.

NOS AMIS D'AMÉRIQUE

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21 Janvier 1917.

A la frontière d'Espagne, l'autre jour, j'ai rencontré un de nos vrais amis d'Amérique, qui descendait de l'express de Madrid, et qui, avec une hâte et une aisance tout à fait yankee, comptait prendre le soir même à Bordeaux le paquebot pour New-York.

La France ne sait pas assez quels amis ardents elle compte là-bas, en dehors des sphères officielles, dans le monde où l'on est libre de toute pression politique, chez ces Américains qui ne suivent que l'impulsion de leur propre sens moral, de leur propre cœur généreux et indigné. Parmi ceux-là, qui sont légion, l'un des plus considérables est ce voyageur, M. W. Waren, que j'ai été si heureux de trouver comme compagnon de route depuis Hendaye jusqu'à la Gironde. Il était plein d'entrain et de joie parce qu'il venait de réussir cette téméraire entreprise, d'aller à Madrid,—où les Boches, hélas! manœuvrent avec tout leur impudent cynisme,—et d'y prononcer contre eux un violent réquisitoire, de dénoncer une fois de plus leur infamie. Et il me conta cette conférence, à laquelle assistaient les ambassadeurs de l'Entente: «J'ai dit tout ce que j'avais à dire, et, quand je les ai traités d'assassins, j'ai senti que la salle entière était avec moi!» En effet, les journaux espagnols du lendemain enregistraient le succès de sa parole; elle avait d'autant plus porté qu'elle était celle d'un Neutre, que ne pouvait guider aucun intérêt personnel.

Voici bientôt deux ans et demi que je connais M. Whitney Waren, l'ayant rencontré sur le front, aux lendemains de la bataille de la Marne. Sans se soucier des obus, il se promenait là, son kodak à la main; dans une exaltation de révolte et de dégoût, il photographiait, pour les mettre sous les yeux de ses compatriotes, toutes nos ruines, nos villes, nos cathédrales partout saccagées, si inutilement et ignominieusement, sans excuse militaire possible, dans la seule frénésie de détruire...

Oh! pour qui a vu tout cela, entendre aujourd'hui parler doucereusement leur Kaiser; depuis qu'il a manqué son coup de la paix, l'entendre parler de l'agression subie par l'Allemagne et de la rage destructive des Alliés, ne serait-ce pas amusant à donner le fou rire, si ce n'était lugubre comme les divagations des fous. Qu'il les fasse donc un peu voir, ces monuments, ces villes sur quoi notre rage s'est acharnée! Est-ce Louvain, ou Ypres, ou Arras? Ou bien nos basiliques de Reims ou de Soissons? Ou bien encore les vieilles églises vénitiennes? Qu'il les montre aux Neutres, nos crimes de dévastation, et surtout qu'il cache les siens, qu'il les cache à la Postérité qui laissera sa Germanie clouée au pilori, tant que les hommes auront une histoire écrite, tant qu'il tiendront de justes et indélébiles archives.

Notre rage destructive, à nous les Alliés!... Oh! pauvre histrion déjà aux abois, il faut en vérité pour oser proférer ces paroles, pour jeter ce défi au sens commun, il faut qu'il ait perdu, non seulement toute conscience, mais aussi toute notion de l'amer ridicule,—ou alors qu'il ait une bien méprisante certitude des épaisses crédulités allemandes! Et, ce qui est peut-être le comble du grotesque, c'est de le voir, lui, continuer de jouer la comédie même dans l'intimité, devant sa séquelle toute seule, derrière les portants de la scène, jusque dans la coulisse. Il y a peu de jours, avant de jouer sa dernière carte en risquant le coup de la paix, n'a-t-il pas écrit à son Bethmann une lettre intime où s'étalent les sentiments les plus désintéressés et les plus tendres. Des journaux en ont donné la formule exacte, que je confesse avoir oubliée. Mais, à quelques mots près, cela disait: «Pour délivrer le monde de cette calamité, dont mon doux cœur saigne, il faudrait un homme magnanime et d'un détachement surhumain. Eh! bien moi, cher complice, moi tel que vous me voyez, moi Guillaume le vainqueur, je serai cet homme; moi, j'aurai ce courage!» Oh! pauvre, pauvre histrion de la Mort, qui donc, en lisant cela, n'a pas haussé les épaules et souri de dédain?...

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