Depuis cette époque de la Marne, déjà lointaine, j'ai rencontré un peu partout, sur le front des Vosges, sur le front d'Alsace, ce Whitney Waren, notre fidèle ami, toujours insouciant du danger,—et de plus en plus je voyais s'exalter son admiration pour nos chers soldats, son dégoût pour l'horreur germanique. Il a été accueilli par tous nos généraux que charmait son ardeur pour la sainte cause; il est allé même dans les tranchées des Italiens, pour y constater à quel point ils sont dignes de nous.
Et sa conviction, si documentée et si profonde, n'a cessé d'être puissamment communicative. Combien d'articles a-t-il publiés dans les journaux des États-Unis, combien de conférences il a faites, à Paris, à Madrid, à New-York, à Boston, pour protester contre la neutralité de son pays, dans l'immense conflit que l'Allemagne a osé ouvrir entre la Pensée et la Ferraille barbare! J'ajouterai que son fils, entraîné par son exemple, s'est engagé à dix-sept ans dans nos ambulances de Verdun où il vient d'être proposé pour la croix de guerre, et que Mme Whitney Waren, présidente à New-York du Secours national, s'est entièrement consacrée, avec ses filles, aux œuvres charitables françaises.
On me demandera sans doute: qui donc est votre Whitney Waren, quel titre a-t-il pour jouer un tel rôle?—Quel titre! Mais, Dieu merci, il n'en a aucun; aucune mission officielle ne lui a été confiée. Et c'est là précisément ce qui donne à ses actes une si rare et inappréciable valeur. De sa profession, il était architecte, ce qui ne me semble pas conduire fatalement à la vie si militante qu'il s'est choisie. Mais le cœur, chez lui, l'a emporté sur les considérations d'intérêt, et il a tout quitté pour se faire l'un des grands continuateurs de cette traditionnelle amitié franco-américaine, instituée par La Fayette.
Ce n'est pourtant pas de lui en particulier que j'ai voulu parler ici, ce n'est nullement une réclame personnelle que j'ai tenté de lui faire. Non, je ne l'ai cité que parce qu'il est typique; il ressemble, en ce qui nous concerne, à l'immense majorité de ses compatriotes; tous évidemment n'ont pas fait pour nous autant qu'il a fait lui-même, mais tous n'en avaient point les possibilités matérielles, tous n'avaient pas non plus son énergie ni son indépendance. Lui, nous pouvons le considérer comme représentant bien l'âme clairvoyante de la véritable population américaine, et cette âme, nous ne le saurons jamais trop, est, grâce à Dieu, absolument ce que nous pouvions souhaiter qu'elle fût.
IL PLEUT SUR L'ENFER
DE LA SOMME
Quand nous aurons achevé de conquérir les territoires de nos ennemis, si quelque individu de ces races inférieures, qu'on appelle anglaise, française, russe, italienne, américaine ou espagnole, s'avise d'élever la voix pour autre chose que pour implorer grâce, nous le détruirons comme un pantin de vil limon. Et quand nous aurons démoli leurs cathédrales caduques, nous édifierons nos sanctuaires plus splendides, pour glorifier notre force, destructive des nations pourries.
(Écrit en 1914 par un professeur d'Heidelberg, qui n'est pas sensiblement plus bouffi ni plus féroce que la moyenne des allemands.)
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Novembre 1916.
Elle tombe, la pluie, la pluie glacée, depuis combien d'heures, on ne sait plus, depuis tout le temps, dirait-on; elle tombe régulière, épaisse, comme d'un gigantesque arrosoir aux trop larges trous, et on n'imagine plus que jamais elle puisse finir. Au milieu de l'encombrement, du bruit, des cahots, ma voiture roule, vite quand même, depuis un temps sans doute très long, mais dont la longueur, à force de monotonie, n'est plus appréciable. Sur la sinistre route,—sorte de voie sacrée qui mène au front,—entre deux rangs de squelettes d'arbres tous pareils, passe en même temps que moi un charroi continu, qui coule nuit et jour, comme l'eau empressée des fleuves. Et ce sont d'énormes camions, uniformément peints en ce bleu neutre qui dans le lointain tout de suite les efface, les rend invisibles à travers la brume ou les ruissellements de la pluie; énormes et lourds, en courant ils défoncent le sol; le roulement de leurs moteurs, leurs tressauts à chaque ornière mènent un bruit qui jamais ne fait trêve, et l'air mouillé en est tout vibrant; ils sont bondés de soldats aux capotes bleuâtres, ou bien de projectiles et de machines à tuer; ils emportent là-bas par milliers les victimes fièrement souriantes pour le grand holocauste sublime, ou bien ramènent des débris humains qui vivent encore, et ils se dépêchent tous comme si la Mort s'impatientait de les attendre. Les chauffeurs de leurs innombrables machines, emmitouflés de peaux de bique, nous montrent tous en passant de pareilles petites figures jaunes avec des yeux retroussés à la chinoise, des figures comme on en avait connu là-bas en Extrême-Asie... Ah! des Annamites, imprévus ici sous cette pluie d'hiver: mais tout est sens dessus dessous dans le monde, tout est Babel, en 1916!... Et il y en a tant et tant de ces camions, et depuis tant de jours, sur cette route pourtant large, que les maigres arbres des bords sont tous égratignés, à hauteur d'auto, par ces ferrures, en marche perpétuelle. De droite et de gauche, ce que l'on aperçoit de la campagne est hideux, hideux à glacer l'âme; rien que de la terre retournée, détrempée, et des flaques d'eau sale, et puis des horizons noyés, perdus sous ces nuages bas qui traînent, éternisant le si froid déluge. Il fait à peine jour, tant le ciel est plein d'eau; rien n'indique l'heure, on ne sait pas si c'est midi, ou le crépuscule. Pour que cette voie, trop fréquentée et écrasée, demeure praticable, il faut, bien entendu, la réparer continuellement, et, de distance en distance, les barrages des cantonniers compliquent et retardent l'intense circulation; chaque fois qu'on va les rencontrer, ces barrages de malheur, un soldat vous l'annonce en agitant un pavillon rouge qui ruisselle de pluie; alors il faut se tasser sur un seul bord de la route, camions ou voitures se jetant les uns sur les autres, tout ce qui s'en va là-bas ou tout ce qui retourne à l'arrière, et cela devient la plus inextricable mêlée. A un moment donné, nous engageons nos roues avec celles d'une voiture d'ambulance qui revient vers les hôpitaux; elle est fermée de toutes parts, mais il en coule, goutte à goutte, du sang, qui fait des petites taches rondes sur la boue; elle a l'air d'égrener un chapelet rouge, pour qu'on puisse la suivre à la piste: quelque hémorragie soudaine, sur laquelle on se représente un médecin attentivement penché... J'en avais croisé tant et plus, de ces voitures-là, pendant mes randonnées en auto, mais jamais encore je n'en avais vu saigner... Passent maintenant quelques centaines de prisonniers aux houppelandes grises, aux figures roses et sournoises, qui nous reviennent du front sous la débonnaire surveillance de grands diables, à tournure un peu étrange, vêtus et encapuchonnés de toile cirée jaune-serein. Oh! les étonnants bergers qui nous ramènent ce vilain troupeau! Sous leur capuchon pointu, d'un si beau jaune, le visage qui apparaît, encadré d'un passe-montagne bleu, est noir comme de la suie... Eux, c'est au Sénégal, à la côte de Guinée, qu'on les avait rencontrés jadis, nus sous le soleil torride, et les voilà transportés sous le ciel pluvieux de la Somme, emmaillotés comme des momies! Il a fallu nous arrêter tout à fait pour ce défilé des Boches, de peur de leur écraser les pieds, et nous avons tout loisir d'examiner ces teints chlorotiques, ces petites prunelles de faïence pâle qui se détournent et fuient! Nous sommes tellement moins vilains que ça, nous autres! Après les avoir vus, on reporte volontiers son regard sur les braves soldats de chez nous, que les camions entraînent et qui tout à l'heure seront à la bataille; la comparaison immédiate est toute à leur honneur, et comme on salue fraternellement leur teint de santé, leurs yeux plus foncés, plus francs et plus vifs.