Si l'heure était venue où les Balkans devaient retourner aux peuples balkaniques, l'Europe, — d'abord imprévoyante, aujourd'hui complice, — aurait si bien pu trouver un moyen moins atroce. Si même l'heure était venue où la basilique de Sainte-Sophie devait retourner au Christ, était-il nécessaire pour cela de cribler de mitraille tant de poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps déjà, il n'existe pas à Constantinople, voire à Stamboul, des églises grecques ou bulgares dans lesquelles le culte n'a jamais été inquiété?
Et des injures de toutes sortes continuent de poursuivre les Turcs, malgré leur détresse, comme le concert des meutes autour des cerfs mourants. Mais, avant de parler, que ceux qui les insultent aillent donc vivre un peu parmi eux ; jusque-là, tout ce qu'ils peuvent dire ne prouve pas plus que l'aboiement enragé des chiens!
Les territoires conquis, et vaillamment conquis certes, devraient, à ce qu'il semble, suffire aux alliés. Mais non, il faut pousser l'ennemi à toute extrémité et lui prendre aussi sa ville sainte. Pour satisfaire à des rêves d'orgueil forcené, il faut tuer encore tout ce qui reste, tout ce qui, dans le dernier élan du désespoir, se précipite, presque sans armes et follement, pour défendre les remparts de Stamboul.
Ainsi, voilà ce malheureux peuple turc, — qui eut ses heures de violence exaspérée, qui commit dans le délire des fautes graves, je le reconnais, — mais que rien n'a épargné depuis un an, ni les guerres de spoliation, ni les duperies, ni les incendies détruisant les maisons par milliers, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni le typhus, le voilà, ce peuple accablé, qui veut au moins mourir avec une couronne de gloire. Et le Sultan déclare qu'on le tuera dans son palais, et Kiamil pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans, à sa table de travail. Les enfants, les tout jeunes enfants quittent les écoles pour s'enrôler et se faire mitrailler à Tchataldja ; les prêtres courent aux remparts, et de même tous les vieux à barbe blanche qui peuvent encore tenir une arme. Détail qui serait risible, s'il n'était sublime, de pauvres eunuques des harems, auxquels on ne demandait rien, partent aussi, le fusil sur l'épaule. Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, avec les diaboliques shrapnells des Bulgares ; ils le savent, mais ils y vont quand même.
Naïfs Arabes, qui offrent d'arriver au secours du Croissant avec cinq cent mille cavaliers… Oh! non, restez, pauvres gens du désert : vous iriez inutilement à la mort, puisque vous n'avez pas entre les mains les explosifs des hommes vraiment civilisés.
Et, devant cet essor d'héroïsme et de désespoir, pas un seul des peuples chrétiens ne se lèvera pour dire : « Assez! Pitié!… » Non, au mépris des traités signés, des paroles données et écrites, tous ne s'occupent que de se ruer à la curée. Il en est, comme la France, qui ne veulent pas se souiller les mains dans le dépeçage ; mais, crier grâce d'une voix assez forte pour être entendue, non, personne. Honte! Honte à l'Europe, honte à son christianisme de pacotille. Et, pour la première fois de ma vie, je crois que je vais dire : honte à la guerre moderne!
ENCORE LES TURCS
Décembre 1912.
J'ai si mal et si gauchement défendu mes amis turcs, dans une lettre récente, que je veux y ajouter ceci comme un post-scriptum. J'avais parlé de fuyards, parce qu'on me l'avait dit. Dieu merci, c'étaient des fuyards isolés ; les nouveaux détails venus de là-bas leur laissent leur couronne de gloire : ils se sont battus comme des lions, malgré la faim qui leur torturait les entrailles, malgré l'insuffisance présomptueuse d'un gouvernement qui les laissait manquer du nécessaire. Hélas! à mesure que les événements se précipitent et que nous approchons de la convulsion suprême, les nations européennes, la Prusse surtout, leur ex-amie, montrent une facilité à renier la parole donnée, une aisance dans la fourberie, qui sont de plus en plus stupéfiantes. Peut-être serait-il sage de se rappeler que le Sultan n'est pas que l'empereur des Turcs, mais qu'il est aussi le Khalife vénéré par tant de millions et de millions de croyants jusqu'au fond de l'Asie et jusqu'au fond de l'Afrique ; à ce titre, il mériterait sans doute quelque considération, surtout de la part de l'Angleterre qui est, à cause de l'Inde, la plus grande des puissances musulmanes ; peut-être serait-il de bonne politique de ne pas permettre qu'on le chasse de la ville et des mosquées saintes.
Pauvres Turcs, abandonnés et trompés par tous, volés sur leur matériel de marine et volés sur leur matériel de guerre, il leur fallait aussi le coup de pied de l'âne, et certaine presse le leur donne : on les insulte et les raille, alors qu'ils viennent de laisser, sur la terre détrempée de leurs champs, cinquante mille morts si glorieusement tombés pour la cause de l'Islam. Je suis injurié du même coup, bien entendu, et je m'en sens fier ; il est toujours honorable de l'être pour avoir pris la défense et demandé la grâce de vaincus que tout le monde accable. Mon Dieu, je ne fais pas comme les chancelleries européennes, — dont je n'ai malheureusement pas le pouvoir ; — ayant été leur ami de longue date, je le suis plus que jamais dans leur agonie ; c'est le contraire qui serait ignoble. L'honneur d'être injurié pour eux, je le partage, paraît-il, avec Claude Farrère, qui était un de mes officiers quand je commandais en Orient et qui est resté mon ami. « Il n'y a que ces deux-là, écrit-on, qui les défendent! » — Mais je crois bien! Parmi tous les écrivains dont la voix a chance d'être un peu entendue, il n'y a que nous deux qui les connaissons!