Nulle part autant que chez les Turcs, — les vrais, — on ne trouve la sollicitude pour les pauvres, les faibles, les vieillards et les petits, le respect pour les parents, la tendre vénération pour la mère. Quand un homme, même d'âge mûr, est attablé dans l'un de ces innocents petits cafés, — où l'alcool est inconnu depuis toujours, — si son père survient, il se lève, baisse la voix, éteint sa cigarette pour ne pas fumer en sa présence, et va s'asseoir humblement derrière lui.

Quant à leur compassion pour les animaux, ils nous en remontreraient à tous. Les chiens errants de Stamboul, avec quelle bonhomie ils ont été tolérés et nourris depuis des siècles, avec quel soin on descendait dans la rue pour couvrir d'un tapis leurs petits, quand il pleuvait. Et le jour où un conseil municipal, composé surtout d'Arméniens, décréta de les détruire, de la manière atroce que l'on sait, il y eut des batailles dans tous les quartiers, et presque la révolte pour les défendre. Quant aux chats, ils ne se dérangent guère pour les passants, assurés que les passants se dérangeront pour eux. Et enfin, à Brousse, dans l'un des coins adorables de cette ville des anciens temps de l'Islam, il existe un hôpital pour les cigognes, pour celles qui, blessées ou trop vieilles, n'ont pu fuir à l'entrée de l'hiver ; on en voit là qui ont des bandages, ou même une jambe de bois ; quand je le visitai, on y soignait même un vieux hibou, en enfance sénile, qui vivait, comme elles, des aumônes pieuses… En vérité, à l'heure d'angoisse que nous traversons, je raconte là des choses ridiculement enfantines ; mais c'est qu'elles sont typiques, elles ont quand même leur légère importance pour attester combien ce peuple, que tant d'ignorants et de forcenés accusent de barbarie, est au contraire compatissant et doux…

*
* *

L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul, tenu aujourd'hui sous la menace effroyable, est un domaine sacré de l'histoire, de l'art et de la poésie ; qu'il faudrait à tout prix le défendre, et que, le jour où le croissant n'y sera plus, là-haut dans l'air, du même coup son charme et sa magie vont soudainement s'éteindre? Évidemment non, elle ne le comprendra pas, et je parle dans le vide.

Sans aucun espoir, non plus, que mon humble appel soit entendu, j'éprouve le besoin de crier à l'Europe : « Grâce pour les Turcs, épargnez ceux qui restent! Chez eux, plus que partout ailleurs, sont la probité et la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge du calme, du respect, de la sobriété, du silence et de la prière! »

Je crois qu'il n'est pas un Français, de sens et de cœur, ayant vécu parmi eux, qui ne s'associerait ardemment à l'hommage que j'ai voulu leur rendre ici, pendant cette minute de détresse suprême ; hommage inutile, je le sais bien, et qui sera, hélas! comme ces tristes couronnes que l'on dépose sur les tombes.

LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE

Novembre 1912.

Alors, le progrès, la civilisation, le christianisme, c'est la tuerie extra-rapide, la tuerie à la mécanique, — et le shrapnell en représente pour le moment l'expression suprême!

Le shrapnell! A notre époque où l'on s'occupe à détruire les derniers fauves et à supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira donc pas de bagnes, on n'élèvera donc pas de pilori pour ceux qui inventent de si infernales machines! En moins de quinze jours, tout un pays éclaboussé de sang rouge et soixante mille hommes, des plus vaillants et des plus sains, gisant le corps criblé!