[1] Ceci était écrit avant l'entrée des Grecs à Salonique.


Je dis : pauvres Bulgares! Car ce que je viens d'avancer ne m'empêche pas d'admirer comme tout le monde leur courage au feu, et je reconnais, bien entendu, ce qu'il y a de si légitime dans leurs revendications du sol des aïeux. Mais l'Europe avait mille moyens de leur faire droit, sans permettre la boucherie atroce, et c'est pour cela que je les plains, eux aussi, malgré la victoire. Je les plains surtout d'avoir été poussés à la guerre, conduits à la tuerie par un homme qui n'est ni de leur race, ni de leur religion, qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la tradition ancestrale, mais qui a su exploiter leurs vertus guerrières au profit de son ambition personnelle : pour être un grand prince, dont l'histoire parlera, il faut avoir arrosé les plaines avec beaucoup de litres de sang humain…

II

Novembre 1912.

En ce moment, détail que je prévoyais, l'insulte grossière et la menace pleuvent sur moi comme grêle, parce que je défends les vaincus, et je dois m'attendre à tomber sous le couteau de quelque Bulgare ; ces gens-là en usent avec moi comme naguère les Italiens. Et de pauvres Français, qu'aveugle le beau mot de croisade, m'injurient aussi. Tout cela, il est vrai, par le style, par l'écriture, semble émaner surtout de primaires ou de médiocres. Mais de plus haut m'arrivent par centaines des lettres si vibrantes et si nobles, me remerciant, beaucoup plus que je le mérite, parce que j'essaie de dire la vérité, « parce que mon cri soulage les consciences »! Les lettres des musulmans étaient à prévoir, je le sais, et j'accorde qu'elles ne prouvent rien, malgré la pure beauté de leurs images orientales. Mais j'en reçois non seulement de France, aussi d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse ; presque toutes émanent d'Européens ayant vécu en Orient, d'Européens documentés, qui m'encouragent et m'affermissent dans mon estime profonde pour ce peuple méconnu et calomnié. Il en est d'autres, très particulièrement typiques, parce qu'elles émanent de « rayas » ottomans, « courbés sous le joug des Turcs ».

Les Grecs ne sauraient être soupçonnés de partialité, et une petite fille grecque m'écrit, d'une main appliquée et encore incertaine :

« Monsieur,

»Je viens de lire la page si touchante du 9 novembre 1912.

»Je suis une petite Grecque rouméliote de quatorze ans et j'éprouve un très vif sentiment de pitié pour cette pauvre Turquie dans son moment de détresse et d'abandon par toute l'Europe qui fut une fois son amie. On parle toujours de civilisation, mais ces pauvres paysans du fond de l'Asie, que comprennent-ils de cela? Dans le désert, il y a des bonnes bêtes sauvages qui ne vous font rien tant que vous n'allez pas les agacer dans leur paisible cachette, mais si vous les agacez trop, alors elles deviennent féroces. Quand les Turcs deviennent mauvais, c'est quand ils sont démoralisés au plus haut degré de voir tout le monde contre eux ; pendant des années on ne leur laisse plus la paix. Il n'y a que ceux qui ont vécu là-bas qui les aiment encore.

»Le monde chrétien doit prendre le Turc comme exemple dans ce qui concerne la religion, car c'est lui qui la respecte mieux que nous. Chez nous, chrétiens, il nous est défendu de voler et de tricher ; nous le faisons quand même, un vrai Turc jamais. Lorsque, par exemple, un vieux marchand de fruits a pesé une ocque de pommes (elma), il vous mettra toujours une elma en plus, de peur de s'être trompé ; quel marchand européen fait ça? Au contraire, il met le doigt sur la balance pour que le poids soit plus lourd.

»Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation, qu'il veut vaincre le Croissant, et c'est cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce qu'on ne doit pas respecter la religion d'un peuple? »

En lisant ces adorables petites phrases, j'ai songé à ce proverbe de nos pères : « La vérité sort de la bouche des enfants. »

Voici maintenant ce que m'écrit une Juive espagnole, née et élevée en Turquie. (On sait qu'au début de l'histoire contemporaine, des milliers de Juifs d'Espagne, persécutés au nom du Christ, — comme, du reste, ils l'étaient encore de nos jours, en plein XXe siècle, par les chrétiens slaves — s'étaient réfugiés en Turquie, à Salonique et à Stamboul, où personne ne les inquiéta plus.)