« Ce que vous venez de faire pour notre malheureuse Turquie ressemble au geste de l'homme qui s'assied auprès d'un mourant abandonné et lui prend la main qu'il garde dans la sienne, afin qu'il ne meure pas seul.

»Oh! écrivez encore! Que votre cœur vous aide à trouver non seulement les paroles qui touchent, mais celles qui persuadent, celles que se rappelleront malgré eux les hommes appelés à signer l'arrêt. Oh! dites-les bien haut, toutes les raisons qui imposent la nécessité de l'existence de ce pauvre cher peuple, en réalité si peu connu, existence modeste, soit, mais existence tout de même. Vous qui avez habité mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions qu'a reçues là votre âme dans ses besoins de croyance, de bonté, de probité, de sagesse et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez pas encore en pleurant. Ceux qui aiment la Turquie n'ont pas encore le droit de la pleurer comme une morte. Elle ne mourra peut-être pas, ne parlez pas encore de tombe.

»Si l'horrible chose arrive un jour, alors seulement je pleurerai, car je sais qu'ils deviendront ce que nous sommes, nous, pauvres Juifs, dispersés un peu partout sans avoir un coin qui nous appartienne. On dit qu'on veut leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux!

»Oh! si vous saviez ce sentiment d'exil que nous portons en nous dès l'enfance et partout où nous passons! Je ne voudrais pas que les Turcs que j'aime l'éprouvent jamais. Voilà des années que j'ai quitté Constantinople et je croyais avoir oublié. Je ne savais pas que lorsqu'on a vécu parmi les Turcs, on les aime toute sa vie. Je vous supplie d'écrire encore, d'agir! L'heure presse! Et merci! »

Que pourrais-je dire, après ce spontané témoignage, que pourrais-je y ajouter qui ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur à la race juive. De la part d'Israël, il serait beau de venir maintenant soulager avec son or les affreuses misères de ce pays, qui a donné à ses fils, pendant les siècles où on les pourchassait de toutes parts, l'hospitalité, la tolérance et la paix.

« Puisque personne n'entend votre cri de grâce, m'écrit la dame inconnue, trouvez des paroles pour persuader aux politiciens que l'existence de ce peuple est utile… » Mais c'est que je n'entends rien, hélas! aux questions d'équilibre européen et d'économie politique. Je ne puis que répéter ce que tout le monde sait : « La chute de Stamboul aux mains des Bulgares aura une répercussion terrible sur des millions de musulmans répandus jusqu'au fond de l'Afrique et de l'Asie ; l'Angleterre, la France, sembleraient donc avoir un intérêt capital à l'empêcher. »

J'entends des gens m'objecter naïvement que Mahomet II avait bien pris Constantinople. Mais, pardon, cela se passait en 1453. Si, en plus de cinq siècles de soi-disant progrès, des peuples qui se glorifient du titre de chrétiens refont la même chose et en tuant environ dix fois plus d'hommes, cela me paraît un peu la banqueroute de notre civilisation et de notre faux christianisme.

Ne vaudrait-il pas la peine, aussi, — mais, là, je sais bien que l'on m'écoutera moins que jamais, — de préserver ces merveilles d'art que les Turcs ont accumulées en cinq siècles de domination et qui font de Constantinople la ville unique au monde. Qu'on ne me dise pas que les Bulgares y rétabliront la beauté évanouie de Byzance ; non, la laideur du modernisme, c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand la silhouette des minarets et des dômes ne se découpera plus sur le ciel, que restera-t-il? Que restera-t-il quand les profondes mosquées toutes bleues de faïence auront perdu leur mystère, quand il n'y aura plus alentour la reposante magie des cyprès et des tombes? D'ailleurs, sous la ruée furieuse des armées d'invasion, le jour où les Turcs se crisperont dans le dernier sursaut d'agonie, le jour où Stamboul sera tout à feu et à sang, la coupole de Sainte-Sophie elle-même est menacée d'un effondrement sans recours.

Et, enfin, puisqu'il faut renoncer à éveiller tout sentiment de justice et de pitié, puisqu'il n'est plus possible de rectifier, même par des témoignages cent fois plus autorisés que le mien, la légende des Bulgares inoffensifs et tendres, à côté des Turcs massacreurs, voici une raison encore qui, à première vue, semblera bien étrange, bien futile ; mais tant d'esprits réfléchis l'ont déjà trouvée avant moi! Il n'y a pas, dans la vie, que des usines, des chemins de fer, des « débouchés commerciaux », des shrapnells, de la vitesse et de l'affolement. En dehors de tout ce néfaste bric-à-brac, devant quoi se pâme la masse des médiocres et qui mène aux finales désespérances, il y a aussi le calme qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le recueillement et le rêve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille Turquie des campagnes, la Turquie honnête et religieuse, comme une sorte d'oasis au milieu de tourbillons et de fournaises, serait aussi utile au monde que ces grands jardins dont on sent de plus en plus la nécessité au milieu de nos villes trépidantes.

III

Décembre 1912.

« Atrocités turques. » — Ce cliché des alliés (que propage, à l'aide de ses banknotes, certain Comité balkanique[2]) continue de se reproduire triomphalement dans la presse française, et chaque fois, d'aimables inconnus prennent la peine de découper l'entrefilet, pour le mettre sous enveloppe à mon adresse, s'imaginant me confondre. Hélas! oui, il est à peu près avéré que les vaincus, à certaines heures, traqués, délirant de faim et de désespoir, ont massacré, — beaucoup moins toutefois, infiniment moins que leurs ennemis le prétendent. Tant de correspondants de guerre, étrangers et non suspects de partialité, leur ont rendu justice et racontent même que traversant en affamés des villages grecs, ils se bornaient à mendier aux portes un morceau de pain! Voici à peu près comment ces correspondants s'expriment[3] : « Puisqu'il se trouve, en Europe, des gens écrivant du fond de leur cabinet de travail que les soldats turcs sont pillards et massacreurs, c'est un devoir pour nous de protester énergiquement. Nous n'avons constaté chez eux que de l'endurance et de la modération, et jamais nous n'avons assisté à aucun acte de barbarie. » Malgré ces témoignages, je serais injuste en ne reconnaissant pas que çà et là ils ont vu rouge.

[2] Siégeant à Londres, si je ne me trompe.