[3] M. Jean Rodes, du Temps ; le baron Tycka, du Lokal-Anzeiger ; M. Paul Erio, du Journal ; M. Paul Genève, des Débats ; le major Zwonger, du Berliner Tageblatt ; M. Renzo Larco, du Corriere de Milan ; M. Vord Preise, du Daily Mail, etc… Je n'ai malheureusement pas retenu les noms des autres.
Mais les alliés! Les alliés, moins excusables, d'abord parce qu'ils étaient les vainqueurs, ensuite parce qu'ils n'enduraient pas les tortures de la faim, et surtout parce qu'ils s'avançaient au nom du Christ, les alliés, quand dressera-t-on le bilan de leurs excès et de leurs crimes? On commence à s'en émouvoir tout de même, malgré le parti pris de fermer les yeux sur tant de cruautés qu'ils ont commises. Voici les Roumains qui accusent les Grecs d'avoir massacré les Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles de Vienne affirmant que les troupes du général Jankovich auraient détruit de nombreux villages en Albanie, que des milliers d'Albanais auraient été massacrés ou enterrés vivants. Sous les murs d'Andrinople, des ambulanciers turcs qui venaient, munis de leur drapeau, secourir des blessés serbes, ont été accueillis par une fusillade. Tout dernièrement à Dedeagatch, le fait n'est pas discutable, une bande bulgare a pillé, massacré, incendié pendant trois jours, continuant l'horrible besogne que les « comitadjis » ont depuis si longtemps commencée. Mais les pauvres Turcs manquent d'argent pour semer la noble indignation dans certaine presse qui est à vendre, et qui, malheureusement, influence à sa suite toute la presse restée de bonne foi…
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A propos des Bulgares, je citerai ce fragment de la lettre d'un Français qui avait longtemps habité la Thrace, mais qui s'est vu forcé de fuir devant l'invasion des « libérateurs » :
« Dans les journaux de France, je lis les continuels dithyrambes en l'honneur des armées balkaniques, principalement de ce peuple bulgare qui, tout entier, se rue vers l'ennemi héréditaire avec, à sa tête, le pope hirsute. Race contre race, la croix orthodoxe — le plus fanatique des emblèmes religieux — la croix contre le croissant, suivant la parole du catholique romain Ferdinand de Cobourg.
»Le spectacle est inoubliable pour qui a vu arriver ces théories sans fin d'hommes taillés comme à coups de serpe dans un bois rugueux, ces lourds soldats coiffés de la casquette moscovite et ce flot, à leur suite, de montagnards couverts de peaux de bêtes, — les hordes d'Attila, — tous, disant avec fierté : « Là où nous sommes passés, l'herbe ne repoussera de cinq années! »
»Oui, on peut leur dédier des dithyrambes, mais ils en ont déjà inscrit eux-mêmes sur toutes les sentes de la Macédoine, sur les décombres des villages musulmans où ils ont commis les pires horreurs et dont les flammes d'incendie s'élèvent encore de toutes parts, obscurcissant de leur âcre fumée tous les horizons ; ils en ont inscrit sur des milliers de cadavres, et sur les visages émaciés des vieillards, des femmes, des enfants, les rescapés des massacres, qui se traînent jusqu'à Constantinople, ayant semé de morts et d'agonisants le long chemin de leur calvaire. »
Il est vrai, le séjour des alliés dans Salonique a quelque peu terni leur auréole. Salonique n'est pas un lieu perdu, comme tant de villages de l'intérieur, et il y avait là des Français dont les yeux forcément se sont ouverts. Les vexations contre un officier de notre marine de guerre ont commencé de refroidir l'enthousiasme pour les « libérateurs ». Ensuite, au lendemain de leur arrivée, les Grecs, pour quelques malédictions poussées à leur passage, ont fait feu sur la foule sans armes et tué cinq cents personnes (de la populace turque, pour employer l'heureuse expression de certain reporter). Et puis, tout aussitôt, le Consulat de France a été débordé par les justes plaintes de nos compatriotes. On connaît, entre autres aventures, celle de cette Française, madame Simon, coupable d'avoir donné, sur le pas de sa porte, un morceau de pain et un verre d'eau à de pauvres Turcs, et odieusement brutalisée, pour ce fait, par un officier grec qui ne craignit pas d'arracher à ces affamés l'humble aumône. Voici d'ailleurs ce que m'écrit un négociant français de passage à Salonique :
« Guidée par des compatriotes levantins, délateurs infatigables, l'armée grecque pénètre, par bandes d'apaches, d'abord chez les Juifs, — ils sont ici près de quatre-vingt mille, parlant le français, aimant la France, — qu'ils accusent de les empoisonner! Là, ils font sortir les hommes des maisons, les ligotent, les frappent, les massacrent parfois, puis s'en retournent violer les femmes. Ailleurs, partout, ils brisent les portes et, baïonnette au canon, se font remettre l'argent, même celui du pain des pauvres.
»Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on fouille en pleine rue ; les malheureux soldats ottomans auxquels on enlève leurs derniers centimes, leur montre et jusqu'à leurs vêtements. C'est un major turc qu'on dépouille et qu'on soufflette ; un autre officier qu'on veut forcer à embrasser le drapeau hellène ; des prisonniers laissés à la pluie, dans la boue, sans pain et implorant un peu d'eau pour apaiser leur fièvre : « Sou! Sou! » (De l'eau! De l'eau!) et qu'on repousse à coups de crosse. »
Et les officiers français du Bruix étaient là, qui ont vu des soldats serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs…
De ces prouesses, nos journaux ont cependant l'air enfin de s'émouvoir. Oui, il eût mieux valu, pour le bon renom des nouveaux Croisés, que tout continuât de se passer en catimini, au fin fond des provinces ; la légende de leur mansuétude se serait mieux conservée.
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