Somme toute, si les Turcs ont commis des excès parfois, le moins qu'on puisse dire des alliés, c'est qu'ils en ont commis tout autant et qu'il est plus difficile de leur accorder le bénéfice des circonstances atténuantes. Ces peuples, qui s'exécraient depuis des siècles, se sont fait la guerre comme au Moyen âge, avec cette différence qu'ils disposaient d'armes infiniment plus meurtrières.

Eh! le Moyen âge avait du bon ; la Croix rouge ni le Croissant rouge ne fonctionnaient encore ; on ne ramassait pas les blessés pour prolonger, à force de soins maternels, leurs pauvres existences mutilées ; mais on blessait tellement moins! On ignorait en ce temps-là nos armes qui fauchent cent hommes par seconde, et les pires guerres d'alors ne donnaient pas le vingtième des cadavres qui gisent à cette heure sur les champs de la Thrace. Je ne vois donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu de crier hurrah pour « la civilisation et le progrès ».

A propos de ces nouvelles machines à tuer, j'ai dû m'expliquer mal, dans une précédente lettre, puisque des gens de bonne foi en ont pu conclure que je prêchais l'antimilitarisme. Mon Dieu! par quel manque absolu de logique, par quel monstrueux contresens peut-on bien passer, de l'horreur pour la guerre moderne, à la déconsidération et à la haine pour ces hommes, de plus en plus sublimes, qui sont obligés de la faire? Mais, à mesure que les batailles, les inévitables batailles tournent davantage à la boucherie rouge, est-ce que le respect, au contraire, ne devrait pas grandir pour ceux qui ont le devoir de les affronter? Aux plus humbles de nos soldats, donnons des musiques, donnons des dorures et des plumets, tout ce qui pourra exalter leur jeune enthousiasme et les parer mieux pour la belle mort ; que la foule au passage s'incline, les salue comme les plus nobles des enfants de France, que tous les suivent des yeux avec des larmes, et que les jeunes filles leur jettent des fleurs!… Voilà mon antimilitarisme cette fois nettement étalé… Oh! oui, ayons-en pour nous-mêmes, des machines qui tuent vite, qui tuent par monceaux, et tâchons que ce soient les nôtres les plus diaboliques ; il le faut bien, hélas! puisque nous sommes la proie désignée aux peuples d'à côté, qui, tous les jours, inventent contre nous quelque nouvel arrosage à la mitraille. Mais gardons très jalousement nos hideux secrets, car, où le crime et le dégoût commencent, c'est lorsque dans un but de lucre, « pour faire marcher l'industrie française », nous les vendons à des étrangers, préparant ainsi des tueries qui ne nous sont pas nécessaires.


P.-S. — Avant de terminer, je tiens à faire amende honorable, sincère et spontanée aux Arméniens, du moins en ce qui concerne leur attitude dans les rangs de l'armée ottomane. Ce n'est certes pas à cause des protestations qu'ils ont insérées, à coups de pièces d'or, dans la presse de Constantinople ; non, mais j'ai pour amis des officiers turcs ; j'ai su par eux, à n'en pas douter, que mes renseignements de la première heure étaient exagérés, et que, malgré bon nombre de désertions préalables, les Arméniens placés sous leurs ordres s'étaient conduits avec courage. Donc, je suis heureux de pouvoir retirer sans arrière-pensée ce que j'avais dit à ce sujet et je m'en excuse.

IV

Le chapitre précédent contient, à la [page 90], trois lignes qui ont fait couler beaucoup d'encre :

« Et les officiers français du Bruix étaient là, qui ont vu des soldats serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs… »

Ces trois lignes, je les avais trouvées telles quelles dans un grand journal parisien, où, deux mois auparavant, elles paraissaient sans donner lieu à aucune objection de la part de personne, et je les avais admises en toute confiance, parce qu'elles venaient d'un officier dont la parole pour moi ne fait pas doute ; elles étaient du reste les seules que je n'avais pas cru nécessaire de vérifier.

Mais, dès qu'elles reparurent signées de mon nom, le commandant du Bruix, interrogé diplomatiquement par le gouverneur de Salonique, prince Nicolas de Grèce, crut devoir lui adresser la réponse suivante, qui fut insérée à grand fracas dans d'innombrables journaux :