Salonique, 4 février.
« Altesse,
»En réponse à la communication verbale que le commandant Vachopoulo, chef de votre état-major, m'a présentée aujourd'hui de votre part, j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Altesse Royale le résultat de mes recherches. J'ai réuni tous les officiers de l'état-major du Bruix et leur ai lu l'affirmation qui nous est prêtée dans le livre intitulé la Turquie agonisante, de notre concitoyen le capitaine de vaisseau en retraite Julien Viaud (Pierre Loti), que les officiers français du Bruix étaient là qui ont vu des soldats serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs. Tous ont été unanimes à déclarer que cette affirmation est purement gratuite et que rien ni dans leurs paroles, ni dans leurs écrits, n'autorise l'auteur à les prendre à témoin de faits de cette nature qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de constater.
»Je rends compte au ministre de la Marine de la façon dont nous avons été mis en cause à notre insu et lui demande de vouloir bien faire prier l'auteur de la Turquie agonisante de supprimer cette affirmation, contraire à la vérité.
»Je prie Votre Altesse Royale de vouloir agréer l'hommage de mes sentiments les plus respectueux. — DELAGE. »
La forme brutale de ce démenti donné à un camarade serait plus compréhensible si le commandant du Bruix n'avait rien trouvé à redire dans la conduite des alliés envers les vaincus, — et tel n'était pas le cas, ainsi qu'on en va juger.
Aussitôt, joie et explosion d'injures contre moi dans certaine presse : « Voyez, voyez ce que vaut sa documentation! » Et de pauvres petits journaux levantins, exultant de ce qu'il se trouvait enfin un officier français ayant l'air de démentir les atrocités des libérateurs, vomirent sur mon nom les pires immondices.
Alors le lieutenant de vaisseau, de qui je tenais l'affirmation incriminée, vint loyalement et courageusement dégager ma responsabilité en publiant la belle lettre suivante :
« M. Pierre Loti, répondant au démenti infligé par le commandant du Bruix à propos des atrocités commises à Salonique par les troupes orthodoxes, déclare, en des termes dont je suis très touché, que cette information lui est venue d'un officier français, dont la parole pour lui ne fait pas de doute. Je suis cet officier, — moi, Claude Farrère, — c'est moi qui ai fourni l'information et je m'empresse d'apporter mon témoignage. C'est moi qui, bien avant M. Pierre Loti, ai publié à diverses reprises le fait, en indiquant d'ailleurs les références que j'en avais, le tout sans qu'un seul démenti m'ait été, jusqu'à ce jour, opposé.
»Voici, d'ailleurs, exactement, un passage que j'ai relevé dans la lettre, — lettre non diplomatique celle-ci, mais tout intime, — qu'un officier de notre marine, embarqué sur un croiseur du Levant (autre que le Bruix), adressait à sa femme en date du 6 décembre 1912. Cette lettre n'est plus entre mes mains, mais j'ai eu la précaution de la faire lire à vingt témoins qu'on ne récusera pas : MM. Letellier, directeur du Journal ; Lepage, secrétaire général du Journal ; A. Meyer, directeur du Gaulois ; P. de Cassagnac, directeur de l'Autorité ; et beaucoup d'autres…
»Le passage en question était ainsi conçu :
« Les télégrammes du commandant du Bruix sont ceux d'un homme qui voit les choses comme elles sont. Il ne mâche pas les mots et ce qu'il raconte est épouvantable. On pille, on brûle, on tue, partout.
»Les réguliers grecs et bulgares, eux, crèvent les yeux à leurs prisonniers, affirme-t-on ici, à 4.000 prisonniers, paraît-il! »
»Je ne puis nommer l'officier qui a signé ces phrases. Mais je garantis son honneur sur le mien. Plusieurs témoins dont j'ai fourni les noms le connaissent d'ailleurs, et savent le crédit qu'on peut donner à une affirmation de sa bouche.
»Cette lettre ne dit pas, je le reconnais, que c'est le commandant du Bruix qui a vu crever des yeux, ainsi que votre rédacteur, — en toute bonne foi, j'en suis convaincu, — a commis l'erreur de l'imprimer formellement sous ma signature, dans l'article que M. Pierre Loti n'a fait que reproduire. Et le démenti diplomatique, qui nous est infligé avec tant d'éclat, se spécialise prudemment sur cette question de détail : les yeux crevés. Les atrocités signalées par le commandant du Bruix étaient autres que celles-là, voilà tout. « On pille, on brûle, on tue!… » Pillage, incendie, massacre, n'est-ce pas déjà bien? Et c'est une phrase au moins que personne ne pourrait loyalement démentir.
»Pour ce qui est des yeux crevés, si l'on tient particulièrement à ce genre d'horreur, des témoins qui ne se récuseront pas sont légion en Orient, ainsi que pour les nez coupés, les lèvres et les oreilles coupées. Les massacres et les atrocités balkaniques ne sont plus discutables, de bonne foi ; les journaux étrangers en sont remplis et, seule, la presse française a accepté le mot d'ordre du silence. Le but de cette lettre n'est donc pas de les affirmer, ce serait superflu, mais seulement d'établir que le Bruix n'a pas manqué non plus d'en avoir connaissance.
»Quant à M. Pierre Loti, que dire des obstinés qui, après mon témoignage, continueraient à l'injurier pour l'incident du Bruix, et à nier que son livre soit un livre loyal dont chaque affirmation repose sur un document précis ou sur la parole d'un homme d'honneur? »
Eh bien, parmi tant de journaux qui avaient publié le démenti avec tant d'éclat, il ne s'en est pas trouvé un seul pour insérer l'explication, le démenti moral du démenti!…
V
28 décembre 1912.
Et quand même les Turcs auraient commis, pendant cette guerre, tous les méfaits que, malgré mille témoignages autorisés, on leur prête si obstinément, serait-ce à nous de les accabler avec tant de haine? Avons-nous oublié que la France est du nombre des nations qui, au début des hostilités, leur avaient solennellement garanti l'intégrité de leur territoire, et qui, en arrêtant ainsi par de fausses promesses leurs préparatifs militaires, ont trop contribué à leur désastre[4]? Comment ne pas s'indigner de ce déchaînement d'injures dans la presse française, qui leur fut jadis favorable et les eût encensés en cas de réussite? Tout au plus était-ce à attendre de certains journaux ultra-sectaires qui pour un peu exalteraient encore la Saint-Barthélemy ou les Dragonnades, et qui, par une misérable déformation de l'enseignement du Christ, admettent que l'on aille imposer la croix à coups de mitraille. — Ce qu'il y a d'incohérent du reste, et d'absurde, c'est qu'en Turquie ces mêmes catholiques romains n'ont pas de pires ennemis que les orthodoxes et s'entendent cent fois mieux avec les Turcs. Ils doivent bien rire, les popes de l'exarchat bulgare, rire dans leur barbe mal tenue, en voyant nos cléricaux chanter leur victoire! Mais ils ont la haine acharnée des papistes, ces gens-là, comment ne le sait-on pas en France? Il suffit d'ailleurs de relire un peu l'histoire contemporaine pour en trouver partout les preuves matérielles. En Terre Sainte, n'est-ce pas la police turque qui protège le clergé français contre les attaques à main armée des moines et du clergé orthodoxes? A-t-on oublié que, même de nos jours, en 1873, trois cents moines grecs armés en brigands vinrent envahir la sainte grotte de Bethléem, blesser les Franciscains qui y priaient, saccager et piller le sanctuaire, arracher jusqu'aux plaques de marbre qui couvraient la crèche? En 1899, dans cette même église, un fanatique grec tua le sacristain et tira à coups de revolver contre les religieux français qui passaient en procession. En 1901, au seuil du Saint-Sépulcre, des moines grecs attaquèrent avec préméditation les religieux franciscains et eurent le temps d'en blesser grièvement une quinzaine avant que la police turque fût venue à leur secours. Hier, en 1907, les Grecs de Constantinople n'ont-ils pas mené une abominable campagne contre nos Lazaristes qui dirigent à Galata le grand collège de Saint-Benoist… Et de tels exemples fourmillent, on en citerait à ne plus finir. Qu'on le sache bien, du jour où l'intolérante croix bulgare aura remplacé le croissant, tous nos religieux et nos religieuses n'auront plus qu'à fermer les milliers d'établissements d'éducation qu'ils dirigent si librement là-bas.
[4] On sait que, sur la foi de ces fallacieuses promesses, la Turquie avait consenti, peu avant la déclaration de la guerre, à congédier toute une classe de ses soldats ; ainsi surprise, elle se vit obligée d'envoyer au feu, pour les premiers jours si décisifs, de jeunes recrues que l'on n'avait pas eu le temps d'exercer, et des chrétiens, bulgares ou grecs, incorporés depuis la Constitution, qui, bien entendu, se battirent mal contre leurs frères.