Un détail naïf et d'une étrangeté touchante, au milieu de tant d'horreurs. Des jeunes filles musulmanes auxquelles on avait arraché leur voile — premier grand outrage — avant de les mener en pâture vers les soldats, s'étaient couvert le visage des couches d'une boue épaisse ramassée dans les ornières du chemin…

« Pour nous refouler en Asie, m'écrivait un derviche, tant de crimes n'étaient même pas nécessaires ; nous serions partis de nous-mêmes. Nous aurions quitté, bien entendu, les provinces conquises, plutôt que de rester sous le couteau bulgare, il n'y avait qu'à nous en laisser le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux d'entre nous, qui ont pu fuir devant la grande boucherie, affluer sous les murs de Constantinople, et attendre là, résignés, dignes bien que mourant de faim, attendre, des jours et des nuits, qu'il y eût des bateaux pour les passer sur cette rive asiatique d'où sont venus nos pères? »

Oui, mais ce n'était pas le déblaiement, c'était l'extermination féroce qu'il fallait aux « libérateurs »! Et cela continue, et cela va continuer encore, tant qu'il restera dans la province d'Andrinople un seul village qui ne soit pas un amas de ruines calcinées avec des cadavres plein les rues. Et toutes les chancelleries le savent de la façon la plus certaine, et, toutes, elles gardent le silence, et partout la conscience publique est volontairement trompée[8].

[8] Il se trouve encore chez nous, après tant de révélations indiscutables, des petites feuilles de province pour écrire : « les prétendues atrocités des Bulgares ». Les grands journaux cependant n'oseraient plus.

En vain les Turcs ont-ils demandé avec instances qu'une commission internationale fût envoyée dans les territoires envahis, suppliant même qu'on l'envoyât tout de suite, pendant que des milliers de cadavres de femmes ou d'enfants pourrissent encore sur la terre. L'Italie seule a fait mine de vouloir entendre ; mais, devant le flegmatique refus d'une autre grande puissance, on en est resté là. Qu'importe à présent les prières des Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries n'ont plus besoin de leur présence, ayant réussi à découvrir pour l'« équilibre européen » une autre formule, où toutes les rapacités vont trouver bien mieux leur profit!

X
MASSACRES DE MACÉDOINE
ET
MASSACRES D'ARMÉNIE

22 mars 1913.

J'affaiblirais ma défense des vaincus d'Orient si je ne rendais aux alliés la part de justice qui leur est due. Autant le coup de main, l'attentat de l'Italie en Tripolitaine restera inexcusable à jamais, autant paraît légitime et noble l'effort des peuples balkaniques vers l'indépendance ; qui donc songerait à le contester? Même après quatre ou cinq siècles, il n'y a pas prescription des droits sur la terre ancestrale, c'est un rêve encore magnifique de vouloir reprendre les vieilles cités jadis conquises et faire revivre leurs noms abolis, l'idée de patrie ne doit pas mourir.

Donc, malgré le regret et la souffrance de tous ceux qui ont connu, compris, aimé l'Islam, une approbation générale serait allée aux vainqueurs d'aujourd'hui, si leur gloire militaire n'avait été souillée hélas! de tant de crimes et de mensonges.

Oh! leurs longs mensonges si habilement répandus pour égarer l'opinion, peut-être sont-ils plus odieux encore que leurs crimes, perpétrés avec l'excuse de l'excitation, dans l'odeur de la poudre et l'ivresse du sang. « Massacres de Macédoine! » Depuis combien d'années ce cliché ne revenait-il pas périodiquement dans la presse, par les soins des gouvernements intéressés, tendant à représenter les Turcs, aux yeux de l'Europe, comme des monstres sanguinaires et d'ailleurs tout à fait incapables de régir un pays, autrement que par le despotisme et l'assassinat. (Avec documents et références à l'appui, je reparlerai plus loin de ces soi-disant massacres, dont la responsabilité n'incomba jamais à ceux que l'on en accuse.) « Atrocités turques! » C'est le second cliché qui servit depuis l'ouverture des hostilités et qui, auprès des foules crédules, réussit jusqu'à un certain point, grâce à une censure terrible. En vain, les correspondants de guerre — les consciencieux du moins, — constataient la loyauté des soldats turcs et leur modération le plus souvent admirable, en vain s'indignaient-ils des actes de sauvagerie commis par les vainqueurs, une censure toujours vigilante, comme celle de l'Italie en Tripolitaine, coupait le passage dangereux de leur rapport, ou bien supprimait le rapport tout entier ; quand par hasard quelque révélation accablante arrivait quand même jusqu'à la presse française, en vertu de la conjuration du silence on se gardait de l'insérer, et le cliché : « atrocités turques » — exact quelquefois, je le reconnais, exceptionnellement et surtout par représailles — revenait toujours comme un refrain haineux imprimé en grosses lettres raccrocheuses. Mais il y avait trop de témoins pour que la vérité ne se fît pas jour ; la presse autrichienne, la presse allemande, chez qui le silence n'était pas de règle comme chez nous, commencèrent à conter avec stupeur des crimes sans nom. Et puis nos officiers français, détachés dans la garde internationale de Macédoine, avaient vu, eux aussi, et il était difficile de les intimider, ceux-là, pour les faire taire. C'est ainsi que peu à peu de grandes et ineffaçables taches d'opprobre sont venues maculer ces conquérants, dont la cause au fond était pourtant belle et juste, et qui, malgré la traîtrise de l'attaque, malgré l'inélégance d'être arrivés par derrière comme des hyènes sur une proie déjà mortellement blessée, commandent encore l'admiration par de si courageuses victoires.