Ainsi que je l'écrivais déjà au début de la guerre, il semble que les Grecs se soient montrés les moins cruels, bien qu'ils l'aient été beaucoup trop encore ; il semble surtout que leurs officiers se soient généralement abstenus de pillages et de viols. En tout cas le mot d'ordre pour les inutiles tueries n'est jamais venu de leurs princes ; quant à leur exquise reine, les Turcs sont les premiers à redire avec vénération le bien qu'elle fit, lors de son passage à Salonique, en secourant des milliers de leurs frères qui accouraient de toutes parts, chassés de leurs villages par les incendies et les massacres.
Mais les Serbes, mais les Bulgares!… Rien ne reste après le passage de leurs armées déjà férocement meurtrières et traînant après elles, pour achever la destruction, ces bandes de comitadjis couverts de peaux de bêtes, ces hordes plus terrifiantes que celles d'Attila. Chez eux d'ailleurs, les chefs donnent l'exemple ; le haut commandement, au lieu de punir, excite ou tolère ; dans les boucheries sans merci, tout le monde est complice…
Ce que je dis là, en Autriche, en Allemagne on le sait depuis longtemps ; en France on commence malgré tout à le savoir ; je n'ai la prétention de l'apprendre à personne. Et on sait bien aussi le plus horrible, c'est que, même dans les régions où c'est fini de se battre, l'extermination continue calmement, froidement, parce qu'il s'agit non pas de vaincre, mais d'anéantir la race musulmane, et qu'il faut aussi en effacer jusqu'à l'empreinte, incendier les mosquées, abattre les minarets, bouleverser les sépultures, briser partout les inscriptions coraniques, sur les murailles comme sur les tombes. Ce sont les barbares légendaires, ce sont les Huns qui passent! En pleine Europe et en plein XXe siècle, ces montagnards, attardés dans la sombre cruauté médiévale, nous rendent les vieux carnages auxquels on ne croyait plus.
A tout cela, les nations chrétiennes d'Occident, les chancelleries enfin renseignées, enfin contraintes d'avouer que les nouveaux Croisés détiennent le record de l'horreur, répondent, par hypocrisie autant que par ignorance : « Ce n'est que juste réaction, après quatre ou cinq siècles de torture! » — Mais, que l'on relise donc les vieilles chroniques de Macédoine, écrites par des témoins sans partialité, par des chrétiens latins ou par des juifs ; que l'on aille donc se renseigner sur place auprès de tous les étrangers qui ont habité ce pays de la terreur, — et l'on verra bien alors qui étaient les tortionnaires, les meurtriers : des Bulgares toujours, des comitadjis, ou de simples fanatiques exarchistes, pillant à main armée, massacrant Orthodoxes ou Osmanlis, sans choisir, jusqu'à l'heure où la police turque, autrement dit la « police internationale macédonienne », accourait pour mettre l'ordre à coups de fusil et punir les assassins. La vie devenait si intolérable que, peu d'années avant la guerre actuelle, les Grecs, outrés des crimes de leurs complices d'aujourd'hui, avaient songé à s'allier avec le Sultan contre le Gouvernement de Sofia. Tels furent ces fameux massacres de Macédoine que les Bulgares ont su dès longtemps travestir à leur profit, pour ameuter l'Europe contre la Turquie. Nos officiers français détachés là-bas, qui maintes fois prirent part à ces répressions du brigandage balkanique, ont consigné les faits dans leurs rapports, mais leur voix a été étouffée.
En Asie Mineure, où il n'y a pas de Bulgares, pas de comitadjis, est-ce que les Grecs ne vivent pas en parfaite intelligence avec les Turcs? Tant de lettres, qu'ils viennent spontanément de m'écrire, suffiraient à prouver combien le joug de l'Islam leur semble léger. Quel pays de calme, toute cette région qui s'étend de Smyrne aux confins de la Syrie! Les voleurs y sont inconnus et on peut y dormir la nuit portes ouvertes ; une sérénité patriarcale y règne encore.
Et les Roumains, presque nos frères ceux-là, les Roumains qui représentent, parmi les peuples jadis soumis au Croissant, la vraie élite intellectuelle et morale, les Roumains ont-ils gardé rancune à ces Turcs qui furent leurs maîtres? Personne n'oserait le prétendre. Non, c'est seulement pour leurs anciens compagnons de tutelle, les Bulgares, qu'ils professent une haine toujours vivace.
Et les malheureux Juifs d'Espagne, où sont-ils venus se réfugier quand les chrétiens les exterminaient? Chez ces Turcs, qui leur donnent depuis quatre ou cinq siècles la plus tolérante hospitalité, et qu'ils ne cessent de bénir.
Oh! je sais bien, il y a eu les massacres d'Arméniens! Ici, ce n'est plus de la calomnie, ce n'est plus de la légende, c'est de l'effarante réalité. Ici, c'est la grande tache dans l'histoire de ceux que, en mon âme et conscience, je crois infiniment dignes d'être défendus, mais que cependant je ne saurais soutenir envers et contre tout lorsqu'ils sont coupables. Il y a du reste chez eux tant de qualités de premier ordre, tant de noblesse originelle, tant de foncière honnêteté, tant de compassion et de tolérance, qu'ils n'ont pas besoin qu'on les défende en aveugle ; ce serait même leur nuire et leur faire injure. Oui, les massacres d'Arméniens, c'est peut-être le crime qu'ils expient si affreusement aujourd'hui ; en tout cas, c'est en souvenir de ces néfastes journées de 1896 que l'Europe détourne sa pitié de leurs souffrances. Ici, je ne puis les absoudre, mais seulement plaider pour eux les circonstances atténuantes.
A Dieu ne plaise que je veuille accabler la race arménienne. Elle a dégénéré aujourd'hui comme il arrive à toutes les races qui ont eu le malheur suprême de perdre leur patrie ; son courage a faibli ; elle s'est jetée dans le mercantilisme et l'usure, beaucoup plus même que la race juive, qui y avait été poussée avant elle par un sort pareil au sien[9]. Mais elle a été, dans le passé, grande et glorieuse, et, malgré ses tares, acquises dans la servitude, ses malheurs, tant de malheurs inouïs qui n'ont cessé de l'accabler, doivent nous la rendre un peu sacrée.
[9] Voici à ce sujet un proverbe turc que l'on ne m'accusera pas d'avoir inventé : « Il faut quatre Juifs pour faire un Arménien. »