Il faudrait sans doute chercher bien loin, au fond des temps, pour trouver les origines de cette haine si farouche entre les Arméniens et les Turcs, qui semblaient jadis des peuples faits pour se tolérer et s'unir. Les premières grandes tueries mutuelles dont s'émut l'Europe eurent lieu dans des régions reculées de l'Asie Mineure ; les Kurdes y prirent part bien plus que les Turcs proprement dits ; elles eurent le caractère de batailles plutôt que de massacres, et l'histoire n'en est pas clairement connue. Dans les contrées si rudes de Zeïtoun et de Sassoun, dans les montagnes hérissées de rochers et de forêts, des Arméniens qui avaient conservé encore leurs antiques qualités guerrières, regimbaient à main armée contre la domination musulmane, — qui songerait à leur en faire un reproche? — Les musulmans réprimaient leurs rébellions, — n'était-ce pas naturel? Et ils firent en effet des répressions par trop terribles, dans la manière des coalisés chrétiens d'aujourd'hui en Thrace et en Macédoine.

Mais les raffinements dans le meurtre après la bataille, les froides cruautés dont on les accuse, je me permettrai de croire tout cela exagéré pour les besoins de la cause, tant que le récit n'en sera fait que par des Arméniens, fût-ce même par des prélats.

Quant aux massacres de Constantinople en 1896, qui furent les plus retentissants, pour en rejeter sur les Turcs toute l'horreur, il faudrait d'abord oublier avec quelle violence le « parti révolutionnaire arménien » avait commencé l'attaque. Après avoir annoncé l'intention de mettre le feu à la ville, qui « à coup sûr, disaient les affiches effrontément placardées, serait bientôt réduite à un désert de cendre, » (sic) un parti de jeunes conspirateurs, — admirables d'audace, je le veux bien, — s'était emparé de la banque ottomane pour la faire sauter, tandis que d'autres mettaient en sang le quartier de Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'épouvante pendant lesquelles la dynamite fit rage, et un peu partout les bombes arméniennes, lancées par les fenêtres, tombèrent dru sur la tête des soldats.

Eh bien, quelle est la nation au monde qui n'aurait pas répondu à un pareil attentat par un châtiment exemplaire? Prenons par exemple une nation slave, puisque ce sont des Slaves, aujourd'hui, qui jettent sur les Turcs l'anathème, et choisissons la nation russe, notre amie, qui est de toutes la plus civilisée et foncièrement la meilleure. La nation russe, mais de nos jours encore elle persécutait les Juifs pour des actes d'usure beaucoup moins exaspérants que ceux des Arméniens ; qu'aurait-elle donc fait si ces mêmes Juifs, revolver au poing, s'étaient emparés des banques impériales, jetant partout des bombes et menaçant d'incendier Moscou? Qu'aurait-elle fait si, en outre, le Tzar, son chef religieux, avait, comme le Khalife, lancé l'ordre d'extermination?

Certes un massacre n'est jamais excusable, et je ne prétends pas absoudre mes amis turcs, je ne veux qu'atténuer leur faute, comme c'est justice. En temps normal, débonnaires, tolérants à l'excès, doux comme des enfants rêveurs, je sais qu'ils ont des sursauts d'extrême violence, et que parfois des nuages rouges leur passent devant les yeux, mais seulement quand une vieille haine héréditaire, toujours justifiée du reste, se ranime au fond de leur cœur, ou quand la voix du Khalife les appelle à quelque suprême défense de l'Islam…

L'Islam! L'Islam dont la Turquie était le porte-drapeau, l'Islam que cependant des millions d'hommes sont prêts à défendre jusqu'à mourir, l'Islam, hélas! s'éteint comme un grand soleil pour qui c'est bientôt l'heure du soir. Il jettera sans doute encore, à son couchant, de beaux rayons rouges ; pendant quelques années de grâce, il pourra embraser encore le ciel asiatique, et ses défenseurs auront, avant l'agonie, des gestes de héros. Mais malgré tout, je le sens plonger peu à peu dans l'abîme où s'anéantissent les religions et les civilisations révolues, et avec lui achèveront de passer aussi le recueillement, le rêve et la prière. Sur notre Terre bientôt trop étroite, toute trépidante aujourd'hui du grouillement des hommes qui asservissent l'électricité, martèlent le fer et s'enivrent d'alcool, il n'y a plus de place pour les peuples contemplatifs et doux, qui ne boivent que l'eau des sources et mettent en Dieu leur espoir.

L'Islam! Peut-être l'Europe, si perfide et si utilitaire, aurait eu quelque intérêt pourtant à le défendre encore. Elle n'a pas été seulement criminelle, en poussant les Turcs aux suprêmes désespérances, en laissant exterminer toute cette population saine et probe, autour de la ville où s'élève la merveilleuse mosquée de Sélim II ; elle a été imprévoyante aussi, car ce crime lui a valu une interminable prolongation de la guerre. Si elle avait su modérer les prétentions exorbitantes des vainqueurs, grisés par la victoire, elle aurait fait conclure la paix et repris en Orient le cours de ses affaires commerciales, qui semblent la préoccuper uniquement. Et c'est dans l'avenir surtout qu'elle sentira d'une façon plus lourde les conséquences de son crime, — c'est plus tard, quand le long du Bosphore trônera la capitale redoutable d'un empire des Slaves du Sud, et que l'exclusivisme intolérant de ces parvenus aura remplacé la si accueillante hospitalité ottomane.

Car un jour viendra fatalement, hélas! où Constantinople n'élèvera plus ses mille croissants dans l'air, où Stamboul ne sera plus Stamboul, n'aura plus ses minarets, ses dômes, ses stèles, la paix de ses petites places ombreuses, son indicible mystère, ni le chant de ses muezzins chaque soir. Ce sera, dans le modernisme et la laideur, une ville quelconque, sur laquelle une barbarie pèsera sans recours, — la plus noire des barbaries, celle des peuples trop neufs qui ne comprennent, en fait de progrès, que le bruit, la vitesse, l'électricité, la fumée et la ferraille.

Et cette chute de la ville des Khalifes ne marquera pas seulement la fin de la Turquie, comme l'arrivée de Mahomet II marqua pour les historiens la fin du Moyen âge ; il semble qu'elle sonnera aussi une heure infiniment plus grave et plus funèbre, l'heure où l'Islam, et avec lui toutes les civilisations exquises du passé, auront reçu le coup de mort, achèveront de s'évanouir sous la ruée des civilisations nouvelles, plus avides et plus meurtrières. Le feuillet sera tourné sur toute une période de l'histoire humaine, la période du calme, du rêve et de la foi. Triomphe définitif partout des races européennes, qui sont devenues les grandes tueuses, pour avoir perfectionné les explosifs et sapé les éternelles espérances. Commencement de temps nouveaux, qui s'annoncent effroyables…

XI
LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE