Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hélas! pour flétrir comme il eût fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom de la Croix. Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays, presque toute la presse — et presque toute l'opinion, préparée de longue main par d'habiles calomnies!

Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes qu'il leur reste, chez nous, l'inébranlable sympathie « documentée » de tous ceux qui les connaissent, qui ont vécu en Orient et qui savent la vérité. Peut-être en même temps aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma force, en proclamant que tous les Français, grâce à Dieu, ne sont pas avec ceux qui souscrivent à l'extermination sans merci d'une noble race vaincue.

Avec mes remerciements, veuillez agréer, je vous prie, Altesse, l'hommage de ma respectueuse considération.

PIERRE LOTI.

XX

Document communiqué au Gil Blas par M. Robert Duval.

Le sous-gouverneur de l'île de Lemnos porte à la connaissance de la Sublime-Porte que des événements d'une excessive gravité se sont produits récemment.

Les autorités militaires hellènes procèdent actuellement, dans les villages de Lera et de Strati, à la revision des procès ayant acquis force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent à l'heure actuelle des sentences arbitraires en faveur des Grecs, à la seule fin de terroriser les musulmans, que l'on extermine après les avoir battus de verges et fouettés au sang. Ceux qui ont pu échapper à ces massacres se sont vus dans la douloureuse nécessité d'abandonner leurs foyers pour sauver leur propre existence.

Le cheikh des derviches à Serrès, Aghiagh effendi, informe en outre ses supérieurs qu'après l'occupation de cette ville par les Bulgares, des milliers de musulmans ont été massacrés, plusieurs hommes et femmes contraints par des violences à embrasser la foi orthodoxe, nombre de jeunes filles enlevées et expédiées en Bulgarie, des maisons pillées et saccagées, les cimetières et les mausolées profanés et les objets précieux s'y trouvant, enlevés.

D'autre part, le préposé des fondations pieuses de l'île de Mitylène fait savoir au ministère compétent que tous les mausolées et les tombeaux musulmans ont été pillés et saccagés par les soldats hellènes. Le chef de la communauté musulmane à Chio a déclaré également aux autorités impériales du vilayet d'Aïdin que les mêmes profanations ont été commises froidement dans l'île, après l'occupation grecque.