M. GROSDIDIER DE MATONS,
Licencié ès-lettres, professeur d'Histoire.

XXXIII

Extrait d'une lettre que m'écrit un lieutenant de vaisseau français.

Mars 1913.

Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en Orient, j'ai au moins connu un Bulgare. Il était au Borda avec moi et j'avoue ne pouvoir prononcer le mot de barbare sans que quelque chose de lui ne traverse ma mémoire. Et voici le trait qui maintenant se présente ; il nous disait à table : « Moi, j'ai tué mon homme à seize ans, et pas au fusil, au couteau. » La façon dont, dédaigneux des fourchettes, il portait la nourriture à sa bouche était un commentaire ne laissant guère de doute sur sa familiarité avec les instruments tranchants.

XXXIV

Lettre écrite par un petit matelot français de l'escadre internationale à son capitaine.

Patte du Lac, à Scutari, 19 mai 1913.

La première nuit, nous avons été obligés de coucher dans la cour de la caserne, vu que la caserne était occupée par les Monténégrins ; ils avaient tout chaviré dans cette caserne et c'était infect partout. Les Monténégrins, avant de s'en aller, fouillaient dans le magasin d'armes et d'habillements abandonnés par les malheureux Turcs et ils emportaient tous des chargements. Pendant que je visitais les chambres, j'ai rencontré un pharmacien autrichien connaissant très bien le français et qui habitait à toucher la caserne ; il m'a parlé de la misère qui a sévi pendant le siège et des atrocités des Monténégrins qui massacraient les blessés turcs abandonnés dans la caserne ; les premiers jours de leur entrée à Scutari, ils ont envahi toutes les maisons et pillé partout, en incendiant à leur départ. Enfin il m'a montré que lui aussi avait souffert, sa maison a été percée par les obus et toute pillée ensuite.

XXXV