Paris, juin 1878.
Départ de Brest le lundi 23 juin. Le temps est toujours splendide, la vieille Bretagne est verte et fleurie.
A Lorient, dix minutes d'arrêt. Mes amis, prévenus, m'attendent sur le quai. Je salue au passage cette triste ville grise où j'ai vécu de si mortels jours et cette longue avenue de la Gare, si souvent arpentée les soirs d'hiver.
A Bedon, rencontre d'un ingénieur américain qui me tient compagnie jusqu'à Paris. Ce brave monsieur parle anglais, je réponds en turc; il s'ensuit une conversation très mouvementée et originale.
Quand je m'éveillai, le lendemain, au petit jour, l'aspect du pays avait changé, la vieille Bretagne était loin; plus de grands bois, plus de rochers gris, plus d'antiques chapelles de granit, plus de mousse ni de lichens, ni de hauts foins semés de fleurs roses, rien que la sotte et laide campagne de plâtre des environs de Paris, les maisons de banlieue et les fortifications.
Avec un profond dégoût, je retrouvai ces ruches humaines, brique et fonte, les tuyaux de poêle, l'odeur écœurante des boutiques et du charbon de terre, la population malsaine et éhontée des faubourgs.
La pauvre petite chaumière d'Yves à Toulven était bien humble, bien pauvre, bien perdue au bord du sentier breton, mais là-bas étaient la fraîcheur, l'honnêteté et la vie...
Cependant, le jardin du Luxembourg a de jolis recoins, de beaux arbres, des gazons bien peignés et bien verts, des bancs où l'on peut, en été, venir de grand matin passer des heures tranquilles de rêverie, sans être interrompu par les promeneurs. Ce jardin me rappelle une foule de souvenirs d'une époque de transition de ma vie: à dix-sept ans, je venais souvent m'y asseoir.
C'est donc là, auprès de la fontaine Médicis, que ce matin, 24 juin, en descendant du train de Bretagne, en attendant l'heure honnête à laquelle on peut se présenter chez les gens, je me suis accordé deux heures de méditation profonde et de recueillement.
Toute ma vie m'est apparue sous d'étranges couleurs; elle s'est déroulée avec ses personnages, ses situations, ses décors empruntés à tous les pays de la terre,—longue suite de tableaux tristes qui, avec les années, vont s'assombrissant et que rien bientôt n'animera plus. J'ai senti un immense besoin de paix, de repos moral et de solitude: le calme du cloître m'aurait mieux valu encore que ce bruyant Paris.