Grande inspection à laquelle on lit en pompe les propositions et avancements faits la veille:
«Yves Kermadec porté à la première classe de son grade.»
Rien pour les trois maîtres de la Médée.
Puis un vieux commissionnaire est venu chercher mes deux cents kilos de bagages et les a charriés tant bien que mal jusqu'à Recouvrance. Il faisait un temps radieux; après les longs jours de pluie et d'inquiétude que nous venions de passer, on se sentait revivre, et Yves ne se lassait pas de le dire.
A deux heures, mon cher Yves est parti, heureux d'aller embrasser Marie, sa femme et le petit goéland, son fils; d'annoncer chez lui qu'il est monté en grade et que c'est à moi qu'il le doit. Il était bien triste cependant de ce que nous nous quittions et j'en avais le cœur serré, moi aussi, je l'avoue. Pauvres marins que nous sommes, qui sait si l'aveugle destinée nous réunira une fois de plus?
Je l'aimais bien, cet Yves Kermadec. Notre affection avait grandi très vite, peut-être parce que je l'avais tiré de terribles passes, disputé à beaucoup de dangers.
Maintenant, j'achève de faire mes malles dans notre logis de Recouvrance. Il est huit heures, c'est un beau soir de juin; mais c'est encore plus pénible pour moi de me sentir seul par un beau soir de juin; ces longues soirées me portent aux rêveries et réveillent tous mes plus chers souvenirs passés.
Les gens reviennent gaîment de la promenade et les marins passent en chantant sous mes fenêtres ouvertes; l'air est plein de vols de martinets, de parfums d'été.
Sur les meubles, dans cette chambre où il ne reviendra plus, le sac d'Yves, son sifflet d'argent de quartier-maître et son bonnet marqué 20-91-P sont encore là.
C'est un temps de notre existence qui est fini sans retour...