Par une belle soirée des tropiques, nous mettons le pied à terre à Benty et immédiatement on nous conduit chez miss Mary Parker.

Miss Mary, la reine du lieu, se trouve dans une case de chaume, où sont amoncelés les objets les plus divers,—sorte de capharnaüm où l'on vend de tout,—d'ailleurs l'unique magasin de la contrée.

Miss Mary, qui peut avoir vingt ans, est originaire de Sierra-Leone, spécimen très réussi, je l'avoue, de ces races nègres qui parodient là-bas les costumes et les allures britanniques. Miss Mary est noire et crépue; c'est une sorte de compromis piquant entre la miss exotique et la guenon; créature comique, mais qui a de l'esprit et même du charme.

Le poste de Benty, à l'entrée de la rivière Mellacorée, ne se compose que de quelques huttes d'indigènes et d'une seule maison, très blanche et entourée de beaucoup de fleurs; le tout est enfoui dans des arbres des tropiques. Et, quand on sort des tristes sables de la Sénégambie, ce serait charmant si on s'y sentait vivre comme ailleurs; mais, ici, de même qu'au Gabon, on est saisi dès l'abord par un malaise indéfinissable, la chaleur énerve et la fièvre est dans l'atmosphère.

Les journées se passent pour nous en promenades et en chasses pleines de fatigues et de péripéties, et, chaque soir, on forme club dans le capharnaüm de miss Mary. Il règne dans cet établissement une chaleur concentrée inimaginable et un parfum aromatique sui generis.

Miss Mary reçoit avec un cérémonial anglais qui, en tout autre lieu, serait assommant, mais qui amuse ici, dans cette case perdue de jeune négresse.

Elle profite du reste de ces soirées pour nous vendre une quantité de choses, en nous versant à flots de l'eau tiède et plusieurs décoctions de plantes amères.

On s'enfonce dans ces forêts de Guinée par des chemins à peine tracés, où les serpents abondent... Jamais de bien-être, jamais de fraîcheur dans ces sentiers; qu'on y passe le soir, la nuit, à l'aube, c'est toujours la même atmosphère suffocante et humide; on sent que tous les parfums de toutes ces plantes sont malsains et partout on respire la fièvre...

Des marais, encombrés de palétuviers et tout à fait inaccessibles, couvrent une bonne moitié du sol et entretiennent, autour de leurs eaux chaudes et dormantes, des miasmes mortels.

Ce pays restera sans doute indéfiniment un lieu d'exil fermé à toute civilisation, et les Européens n'y viendront jamais qu'en fugitifs chercher fortune au risque de leur santé et de leur vie...