Quand le moment vient pour nous de quitter la Mellacorée, miss Mary est dans une agitation extrême, elle ne peut suffire à emballer tout ce qu'elle nous a vendu et s'embrouille dans ses paquets. Nos achats consistent en nattes, en colliers de graines appelées soumaré, dont l'odeur âcre et pénétrante est un des parfums qui caractérisent la côte de la Guinée, et surtout en gourous, petit fruit au goût de glands de chêne, qui croît ici en abondance et dont les nègres sont très friands au Sénégal.

Dans sa précipitation, miss Mary perd sa résille, ses cheveux courts et crépus, divisés en tresses rigides, se dressent sur sa tête comme une infinité de petites antennes de l'effet le plus comique.

—Toi n'as pas miré mes cornes?... dit-elle. (Tu n'as pas vu mes cornes?) Il n'y a plus rien chez elle de la miss, la guenon a pris le dessus; mais elle est si drôle et si bonne fille qu'on ne serait pas éloigné de la trouver encore charmante. Avant notre départ, elle nous demande de lui rapporter de Saint-Louis, à notre prochain voyage, un chapeau orné de fleurs roses pour le choix duquel elle s'en remet à notre bon goût.

[À BORD DU PÉTREL]

Embouchure de la Miñez (Guinée), novembre 1873.

Hafandi est un village de huttes rondes, coiffées de toits pointus et surmontées d'ornements bizarres qui servent de perchoirs ordinaires à d'énormes vautours. Quelques arbres immenses, sans feuilles, d'une structure anormale et hors de proportion avec tout ce qui les environne, dressent, au-dessus des cases, leur silhouette grise et dénudée.

Autour du village, c'est une plaine couverte de hautes herbes sèches, et puis, de tous côtés, à l'horizon, c'est la forêt équatoriale, intensivement verte, avec son enchevêtrement de palmes contournées comme d'immenses fougères, d'arbres touffus, de lianes et, çà et là, s'élançant hors de tout ce fouillis, de minces et hauts palmiers droits comme des colonnes.

Nous sommes venus là pour traiter d'affaires avec Babou Manguil, chef de l'endroit, et on nous conduit vers ses quartiers qui sont une sorte de fortin entouré d'un mur de torchis percé de meurtrières. Ce personnage a d'ailleurs été prévenu de notre arrivée et nous a préparé une réception quasi officielle.

Nous trouvons la foule noire déjà massée à sa porte et Babou Manguil lui-mème vient à notre rencontre.

La fête, qui a lieu en notre honneur, commence par des chœurs accompagnés du bruit du tam-tam et d'une sorte de claque-bois tirant sa sonorité de plusieurs calebasses fixées au-dessous de son clavier; les touches de cet instrument rendent une note juste, suivant la gamme nègre, et dont le timbre résonne d'une manière agréable.