Au dernier crépuscule, quand il nous faut enfin repartir pour Dakar, notre barque vient nous prendre au pied même de la maison du docteur. Je cueille, avant de m'embarquer, des joncs qui me rappellent ceux de la Roche-Courbon.

Pendant notre retour, au clair de lune sur l'eau calme, je pense à la jeunesse du vieux médecin. Ce temps-là n'est pas encore très éloigné et cependant paraît étrange, tellement il diffère du nôtre: c'était l'époque romantique où, pour un amour malheureux, toute une vie était brisée. Aujourd'hui nous avons peine à comprendre de tels sentiments; ils nous semblent même presque un peu ridicules, parce que nous sommes trop sceptiques et trop blasés.

... Devant Pop N'Kior, un gros poisson saute tout à coup à la figure de l'une de nos trois amies, lui donne un soufflet terrible et retombe dans la barque. Cet incident tragi-comique me sort de mes rêves.

[6]La Limoise était la maison de campagne où Pierre Loti enfant passait presque toutes ses vacances.

[À BORD DU PÉTREL]

En mer, décembre 1873.

... Je découvre à l'instant que nous sommes en pleine nuit de Noël... Au métier de marin que nous faisons, on est forcément brouillé avec les mois et avec les jours...

Mais cette nuit de Noël à bord ne m'émeut pas; aucun rapport entre elle et les belles nuits de gelée, si claires, de notre pays. Le temps est tiède, le ciel nuageux, avec cependant un mince croissant de lune. Le Pétrel se dirige sur le Cap Verd, sous toutes voiles, et les négresses passagères encombrent le pont, roulées dans leurs pagnes...

L'obscurité est transparente sur la mer calme, on respire une humidité chaude, avec une odeur exotique des négresses parfumées de soumaré...

... Je me rappelle, il y a un an à pareille heure, j'accompagnais maman et tante Claire au temple de Rochefort; nous allions voir l'arbre de Noël en souvenir de mon enfance. Et, tout à coup, j'entendis dans les rues une voix chanter comme autrefois: les bons gâteaux tout chauds; elle vivait donc toujours, la vieille marchande de gâteaux qui me paraissait si âgée, déjà, quand je n'étais encore qu'un tout petit garçon! Oh! que ce chant inéchangeable reporta alors mes pensées loin en arrière dans ma vie! Il me sembla retrouver avec lui toutes les veillées d'hiver de mon enfance, autour du feu, dans le grand salon...