Sur un vieux sol charmant, couvert de graminées et d'herbes sèches, les arbustes espacés, faisant jardin anglais, ont leur feuillage rougi et doré par la saison, et il faut les regarder de bien près pour s'apercevoir qu'ils sont exotiques; dans les étangs, il y a de grands roseaux qui ressemblent à ceux de notre pays... C'est tout à fait l'aspect d'un bois près de Rochefort...
Les dames qui nous accompagnent, bien que créoles, ont de longues boucles blondes, de petits chapeaux de crêpe et de grandes robes noires.
La nuit tombe et, à mesure que nous avançons, l'illusion de France devient de plus en plus complète et étrange. Une maison de campagne se présente, et cela ne m'étonne même plus; comme la Limoise[6] autrefois, elle a un air calme et pastoral.
Une vieille fille en robe grise, à peine mulâtresse, nous reçoit; elle nous fait asseoir dans le jardin, sous un petit berceau bas, couvert de plantes qui meurent, comme chez nous en automne... Je me crois sous l'ancien berceau de la Limoise, garni de chèvrefeuille, que j'ai connu quand j'étais enfant...
Un vieux monsieur arrive; on lui dit mon nom, et tout de suite il semble ému... Il m'explique qu'il était l'ami d'enfance de mon père; il me raconte leur jeunesse passée ensemble, une comédie qu'ils avaient faite en collaboration... Puis, quand il me parle de ma mère jeune fille, des larmes brillent dans ses yeux...
Alors l'histoire assez singulière de mon hôte me revient tout à coup à la mémoire; elle m'avait été contée autrefois par une de mes tantes. Cette histoire remonte à l'époque des fiançailles de mon père et de ma mère.
Dans ce temps-là, vers 1830, le vieux monsieur était un jeune médecin de marine. Il habitait à Rochefort près de chez mon père; tous deux étaient très liés et ils faisaient ensemble de fréquentes visites à leurs voisins, les parents de ma mère encore jeune fille. Ma mère était jolie et le jeune docteur en devint éperdument amoureux; mais, quand il se décida à demander sa main, il apprit qu'elle l'avait promise depuis longtemps à mon père...
Le pauvre homme ne s'en consola jamais. Il quitta précipitamment Rochefort et vint s'installer ici, au milieu de cette solitude, où, par un bien grand hasard, ma présence ravive aujourd'hui tous ses souvenirs.
Je comprends maintenant pourquoi, tout à l'heure, en arrivant, j'ai eu cette impression d'entrer dans un lieu déjà connu. Avant le grand désespoir qui détermina son exil, ce vieux colonial avait beaucoup fréquenté la Limoise; il avait dû être séduit par le charme de cette antique maison de Saintonge et s'en inspirer quand il construisit sa retraite, au fond des marigots sénégalais.
Dans son jardin privilégié pour le pays, il s'attache à faire pousser des vignes et plusieurs plantes de France.